Allemagne: derrière l’éclat économique, un net déclin social

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Principale source d’inspiration de quelques hommes politiques français, parmi lesquels le président Nicolas Sarkozy au cours des derniers mois, l’Allemagne est souvent citée en exemple lorsqu’il s’agit de convaincre. Mais, à la lumière de son bilan social, le voisin d’outre-Rhin plie sous le poids de la politique économique initiée par l’ancien chancelier Gerhard Schröder, aujourd’hui relayée par Angela Merkel. L’institut du travail de l’université de Duisbourg-Essen s’inquiète en effet des quelque 6,5 millions de personnes qui touchent moins de 10 euros (brut) de l’heure. C’est près de 2,3 millions de plus depuis 10 ans, indique son rapport. Thorsten Kalina, chercheur au département “flexibilité et sécurité” de l’organisation, précise que “2 millions d’Allemands ont désormais un revenu horaire inférieur à 6 euros”.

 

Une autre étude, de l’Institut allemand de recherche économique, révèle que le salaire moyen a baissé de 4,2% au cours de la dernière décennie. L’indigence gagne du terrain, se nourrissant de la précarité croissante. “On dénombre 12 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, soit 15% de la population; 22% des actifs font partie de cette catégorie. Entre 1992 et 2006, le revenu des 10% les plus pauvres a baissé de 13%, pendant que celui des plus riches s’est accru d’un tiers”, note Thorsten Kalina. Les réformes Hartz, mises en place de façon progressive à partir du début des années 2000 pour faciliter le retour à l’emploi, sont au cœur des controverses. Le développement du travail précaire, associé à une très forte diminution des indemnités de chômage, a permis une nette amélioration des statistiques en la matière. Les contrats à temps partiel explosent: en 2010, ils représentaient 57% des 322 000 nouveaux emplois et au cours des dix dernières années, l’Allemagne a créé 2 millions d’emplois de ce type.

 

Ceux-ci représentent, en moyenne, 18,3 heures de travail hebdomadaires. Les fameux emplois à 1 euro de l’heure, censés permettre aux chômeurs de conserver une vie sociale et le contact avec le monde du travail, ne peuvent être refusés par les chômeurs sous peine de sanctions. “Il existe 7 millions d’Allemands soumis à la loi Hartz IV, dont le montant moyen des allocations est inférieur au seuil de pauvreté”, souligne Thorsten Kalina. Parmi les opposants à cette politique figurent… des entrepreneurs. Certains d’entre eux considèrent en effet la loi Hartz comme une marche vers le travail forcé. En février 2010, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe a demandé au législateur de revaloriser l’allocation de base, jugeant notamment que son mode de calcul violait le droit au “minimum vital digne” garanti par la constitution. L’allocation minimum pour une personne célibataire sans enfant n’a depuis été revalorisée que de 15 euros, à 374 euros mensuels.

 

Au regard de ces évolutions, plusieurs médias nationaux comme le Spiegel parlent de “face cachée” du succès économique allemand, la baisse des revenus étant bien plus structurelle que conjoncturelle. L’Organisation internationale du travail (OIT) a affirmé, il y a quelques mois dans un rapport, que la politique allemande de compétitivité est “la cause structurelle” de la crise de la zone euro. Ce déclin du modèle social en vigueur s’accompagne d’une accentuation des inégalités. Les salariés gagnant l’équivalent de 1290 euros en l’an 2000 ont perdu 242 euros de revenu mensuel dix ans plus tard. Les 20% d’actifs les plus aisés ont vu leur rémunération augmenter au cours de cette période.