Les conséquences du gaspillage alimentaire ne sont pas que sociales et écologiques, mais aussi économiques. Une contrainte idéale pour innover.
par Xavier Corval, Président d’Eqosphere.
 
 

Chaque jour, à chaque stade de la production, de la transformation, de la fabrication et de la distribution, des produits doivent sortir de leur circuit de commercialisation et d’utilisation initial et sont conduits à la poubelle, à la benne, à l’enfouissement et à l’incinération. Ce sont des invendus, des invendables, des produits inutilisables dits « en fin de vie » là où ils se trouvent. Perte sèche ? Pas vraiment, puisque le coût du gaspillage est, plus ou moins rigoureusement, plus ou moins consciemment, inclus dans le modèle économique général de la société de consommation, dans le prix des produits achetés ou vendus et des échanges. Ils entraînent néanmoins des pertes économiques, des coûts de destruction de plus en plus élevés – dans quelle mesure ces coûts de destruction sont-ils répercutés dans le prix des produits… ? -, et un impact social et environnemental forcément négatifs.

Qui jette un œuf jette un bœuf

Personne n’a voulu que le « modèle » se comporte ainsi, aucune « main invisible » ni visible n’a conduit le marché à cela, personne ne peut être désigné comme responsable de cette évolution…Des initiatives récentes ont néanmoins pointé du doigt un acteur précis. Mais pourquoi seule la grande distribution devrait-elle être astreinte à « donner » ses invendus quotidiens pour réduire le gaspillage ? Pourquoi pas tous les intervenants, à tous les stades ? Pourquoi ne pas obliger aussi le citoyen qui ne consomme pas ce qu’il a acheté ? Est-ce la quantité d’invendus jetés qui justifierait une telle contrainte ? L’habitude de jeter un œuf serait-elle éthiquement moins antipathique que l’habitude de jeter un bœuf ?

Les équations du type donner plus = gaspiller moins = moins de personnes mal nourries n’existent que théoriquement et émotionnellement dans les sociétés de consommation de masse. Car le gaspillage est une problématique à la fois éthique, économique, organisationnelle, matérielle, partenariale… Une solution réellement « systémique » ne peut reposer que sur une méthode, une organisation et des outils opérationnels, de l’empathie, une vision.

D’ailleurs, les plus importantes associations d’aide alimentaire françaises, partenaires d’EQOSPHERE pour deux d’entre elles,  se sont prononcées au début du mois de février contre des propositions de loi qui contraindraient au don les grandes enseignes…En effet, cela pourrait contraindre également les associations à traiter quotidiennement des volumes incompatibles avec leur mode de fonctionnement, sans garantir de mieux répondre aux besoins.

Le gaspillage, un champs de progrès

Néanmoins, il est compréhensible et cohérent que l’opinion publique réagisse favorablement à ce type de proposition, via des accélérateurs de mobilisation comme la plateforme de pétition change.org. Nos sociétés n’acceptent plus que de telles problématiques ne trouvent pas de solutions. Il nous appartient d’apporter  collectivement des solutions durables

Le sujet me parait toutefois sociétalement trop important et a priori trop complexe pour que la coercition puisse en être la méthode et constitue une solution. Elle ne modifierait pas le « système » actuel et, de plus, recréerait du coût : qui dit obligation dit contrôle …

Convenons, avec réalisme ou enthousiasme selon le degré d’engagement, que nous sommes dans une phase de transition qui fera franchir à notre société une étape importante.

Je suis convaincu que les problématiques posées par le gaspillage constituent un véritable défi et un véritable champ de progrès, d’innovations, d’intelligence, de collaborations, créateur de valeurs économique, sociale et environnementale… Il faut qu’il soit perçu tel quel parce que cette perception contribue à induire une modification des comportements et des consciences.

La société y aspire et des solutions professionnelles de gestion et de revalorisation des invendus existent.

Des volumes de gisement importants pour l’économie circulaire

En réalité, les volumes de « gisements » de produits invendus qui seraient disponibles pour entrer de manière généralisée dans une économie circulaire*, solidaire et responsable, sont très importants. Quoi qu’il ait été mis en œuvre jusqu’à présent, par exemple en matière de don aux associations caritatives, le potentiel reste considérable et l’expérience du terrain montre que le chiffrage du « gaspillage » est relativement faussé pour des raisons hétérogènes : diversité des pratiques et des acteurs, situations ne permettant pas une quantification juste et, parfois, perceptions très éloignées du local par les directions des grandes structures. Les volumes de surplus « perdus » ou « gaspillés » non connus sont probablement autant sinon plus importants que les volumes de produits perdus ou gaspillés aujourd’hui répertoriés.

Il arrive fréquemment qu’un directeur de site ou un contrôleur de gestion affirme sincèrement « je ne jette pas » qui équivaut en fait aujourd’hui à « je ne peux pas ne pas jeter ». Pourquoi ? Parce que les coûts et contraintes envisagés ou réels de la « revalorisation » de ces volumes paraissent si importants que la poubelle reste par défaut leur destin habituel, le moins inadapté aux contraintes de l’acteur.

Pourtant, les produits devenus sans valeur dans leur premier circuit de vie peuvent acquérir une valeur et une utilité dans un autre circuit.

La « revalorisation des surplus » – formule positive qui privilégie une approche « solution » plutôt que la culpabilisation – reste amplement non structurée, chaotique et artisanale, eu égard au potentiel et aux outils techniques disponibles et nonobstant les louables efforts et démarches entreprises par les acteurs depuis quelques années.

Compte tenu de la misère et de la précarité persistante et de la diminution des subventions publiques, le don doit être considéré comme l’une des options prioritaires pour revaloriser les surplus.

Mais là où il y a des « gisements » de produits alimentaires et non-alimentaires, des filières marchandes et innovantes différentes existent et se créent régulièrement. La diversité des options de revalorisation contribue à faire sortir les gisements de la poubelle et fait émerger de nouveaux marchés circulaires. Bientôt, du déchet de tomate, de la tomate éclatée, non redistribuable et non re-cuisinable, il sera tiré des pigments de coloration naturels pour diminuer la composante chimique de  la peinture…et cette peinture écologique sera, dans les années à venir, celle de nos voitures et de nos bâtiments.

Un pacte national

Grâce à la dynamique du Pacte national et de l’actuelle mission interministérielle de « lutte contre le gaspillage alimentaire », emmenés par l’ancien ministre de l’Agroalimentaire et député Guillaume Garot, un écosystème d’acteurs impliqués s’est peu à peu institutionnalisé, qui se parlent, se rencontrent, cherchent des convergences quoiqu’ayant des intérêts différents ; ils expérimentent des démarches nouvelles et cette manière volontariste et participative portera ses fruits.

Certaines initiatives, même parfois à forte densité éthique, qui créent ou recréent des coûts fixes de structure ou pour le contribuable (via des subventions), ne seront pas viables à moyen terme. Les solutions macro aux problématiques du gaspillage seront durables si elles ont leur modèle économique.

C’est le croisement de trois facteurs qui permettra de franchir une étape définitive et indispensable : une aspiration  populaire et constructive à la fois, accompagnée par des acteurs « sensibilisateurs » et par une démarche de politique publique collaborative ; des incitations, telles que le coût du traitement des déchets ou la défiscalisation ; des solutions techniques professionnelles.

Modèles économiques et éthiques

Ces constats et évolutions contribuent à la construction et au déploiement de nouveaux modèles, économiques et éthiques à la fois. Cette recherche de solutions est en général celle des « entreprises sociales », qui innovent en répondant à des besoins de société et en créant des modèles économiques au service de finalités d’intérêt général.

*L’économie linéaire correspond à une suite finie : production, transformation, distribution… poubelle.

Article publié dans le journal La Tribune le 10/03/2015

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