Christian Poncelet: « J’aurais accueilli bien volontiers Jacques Attali en stage au Conseil général des Vosges »

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Situé au cœur d’un marché estimé à 400 millions de consommateurs, le département des Vosges déploie de très nombreux projets pour faire face à l’actuelle crise économique internationale. Rencontre avec Christian Poncelet, le président du Conseil général des Vosges depuis 1976.

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Christian Poncelet, 81 ans, a partagé sa carrière entre des mandats locaux, régionaux et nationaux : il a notamment été maire de Remiremont (1983-2001), président du Conseil général des Vosges (depuis 1976), sénateur des Vosges (depuis 1977), conseiller régional de Lorraine (1977-1992), député de la 3e circonscription des Vosges (1962-1973), six fois secrétaire d’État (1972-1977) et président du Sénat (1998-2008) entre autres.

 

Commerce International : Quels sont les principaux atouts des Vosges par rapport aux autres départements français ?

 

Christian Poncelet : « Une carte de France et de l’Europe sous les yeux vous permet de constater immédiatement que l’atout maître du département des Vosges est son positionnement géographique à équidistance des grandes agglomérations européennes (Paris-Munich, Londres-Milan, Marseille-Rotterdam, Madrid-Berlin) et à la porte des corridors économiques importants que sont le couloir rhénan et l’axe Rotterdam-Lyon-Marseille. Les économistes estiment ainsi que, dans un rayon de 1 000 kilomètres, les Vosges sont au cœur d’un marché de 400 millions de consommateurs pesant le quart de la richesse mondiale. Le second atout vosgien, dans une perspective de développement durable, est sa richesse forestière et hydrominérale. Boisé sur la moitié de sa surface, soit 28 000 hectares, le département des Vosges est une sorte de « petit Canada français » avec une filière bois complète qui nous permet de développer une très importante politique de bois-énergie et de bois-construction. Pour ce qui concerne l’eau, le massif vosgien donne naissance à la Saône, la Moselle, la Meuse, la Meurthe et abrite quatre stations thermales. Deux d’entre elles, Vittel et Contrexéville, produisent annuellement 1,8 milliard de bouteilles d’eau minérale et constituent ainsi le premier gisement hydrominéral d’Europe, et probablement du monde. »

 

Les transports et le logement sont régulièrement cités comme deux priorités pour le développement économique des territoires. Quels sont vos projets dans ces deux domaines ?

 

C. P. : « En matière de voies de communication et de transports, les Vosges ont marqué des points avec les gares TGV d’Épinal, Saint-Dié et Remiremont, désormais à 2 h 30 de Paris. Notre développement repose actuellement sur trois projets principaux. L’achèvement de la 2×2 voies de l’axe européen E512, qui va du nord au sud de l’Europe, le franchissement du massif vosgien, entre Rupt-sur-Moselle et Thann, est essentiel et urgent, ensuite le doublement du tunnel monotube de Sainte-Marie-aux-Mines – le plus long de France –, au nord de ce massif, qui reliera le Sud lorrain et le bassin de Saint-Dié et, plus largement, toutes les Vosges à l’Allemagne, enfin, parallèlement à la réalisation d’une véritable gare d’interconnexion du TGV-Est à Vandières, nous militons pour l’électrification de la ligne ferroviaire Épinal-Belfort, futur lien entre le TGV-Est et le futur TGV Rhin-Rhône. Ce lien nous ouvrira les portes du sud de l’Allemagne, de la Suisse et de l’Italie, et surtout divisera par deux les temps de transport ferroviaire entre la Lorraine sud et le bassin rhodanien. Dans le domaine du logement, qui n’est pas une compétence légale du département, nous incitons les bailleurs sociaux, les communes et les entreprises à utiliser le bois-construction et le bois-énergie, que j’ai déjà évoqués. Les chaufferies créées depuis 2001 dans les Vosges représentent une puissance de plus de 28 méga-watts, une substitution de 8 000 tep/an (tonne équivalent pétrole, ndlr) et une réduction annuelle de 25 000 tonnes de gaz carbonique. »

 

Quels sont les autres moyens de développer l’attractivité économique des Vosges ?

 

C. P. : « Destination touristique déjà bien développée, avec chaque année, été comme hiver, 1 300 000 visiteurs et plus de 2 millions de nuitées les Vosges ont décidé de développer plus encore leur force d’attraction touristique. Notre force de frappe est constituée de 12 000 acteurs locaux, 13 stations de ski et 22 000 curistes thermaux. C’est notre priorité. Deuxième axe : la notoriété du Pôle Fibres Grand Est grandit. Nous l’accueillons à Épinal, avec un réseau de 260 entreprises et 2 500 chercheurs en Alsace et en Lorraine qu’il a su fédérer, et il travaille sur la valorisation des qualités exceptionnelles des fibres pour créer de nouveaux produits, de nouveaux éco-matériaux et de nouveaux emplois. Troisième projet : le pôle mondial de l’eau. Avec des poids lourds (Nestlé-Waters, Véolia, Suez), nous avons l’espoir de faire du bassin de Vittel-Contrexéville un centre de recherche-développement sur un produit essentiel à la vie, qui connaîtra demain dans le monde une dramatique pénurie : l’eau. Enfin, avec l’agence Vosges Développement(1), que nous venons de créer, avec une délégation de service public qui devra valoriser la plate-forme aéroportuaire d’Épinal-Mirecourt, nous avons des projets et des vecteurs qui devraient nous permettre d’accroître notre attractivité. »

 

Comment faire pour favoriser l’implantation d’entreprises étrangères sur son territoire ?

 

C. P. : « Nous devons nous faire mieux connaître, faire savoir nos atouts et nos projets, en un mot être exemplaire dans nos métiers, dans notre environnement et dans l’accueil de nos visiteurs qui sont, c’est exceptionnel, trois fois plus nombreux que notre population. Cette exemplarité, les quelque cinquante entreprises à capitaux étrangers que les Vosges ont su attirer au cours des décennies passées la connaissent. Elles sont nos meilleures ambassadrices et nous comptons beaucoup sur elles pour faciliter nos démarches. »

 

La crise économique internationale a entraîné une hausse du chômage en France. Comment le département des Vosges travaille-t-il à relancer l’emploi ?

 

C. P. : « Bien qu’il soit, comme tous les Conseils généraux de France, dépourvu de toute compétence légale en matière économique, notre département a bâti un plan de relance pour accompagner les efforts de l’État. Ce plan vise à mobiliser 400 millions d’euros d’investissements, dont la moitié repose sur vingt projets industriels actuellement suspendus ou gelés du fait de la crise. Il consiste également à inciter nos 515 communes à accélérer l’engagement de 120 millions de travaux et d’équipement. Pour sa part, le Conseil général des Vosges a activé le lancement d’aménagements de bâtiments et de collèges pour 80 millions d’euros de travaux routiers, ce qui permettra de soutenir l’activité du bâtiment et des travaux publics. »

 

Que vous inspire la proposition de Jacques Attali de supprimer les départements ? Cette mesure aurait-elle pour effet de renforcer le pouvoir des régions ?

 

C. P. : « Jacques Attali est incontestablement un esprit supérieur. Toutefois, un stage en entreprise, où je l’aurais accueilli bien volontiers au Conseil général des Vosges, par exemple, lui aurait fait découvrir bien des choses avant de suggérer de manier la hache. Le département est le pivot indispensable de l’action publique de proximité, notamment sociale, et que l’on ne peut abattre du jour au lendemain. C’est le lieu idéal d’exercice de la démocratie locale et de l’aménagement du territoire, ni trop loin ni trop près du citoyen. Édouard Balladur, qui a probablement franchi le périphérique plus souvent que Jacques Attali, a été dans cette affaire plus réaliste et plus pragmatique. »

 

Vous êtes président du Conseil général des Vosges depuis trente-trois ans. Quel bilan tirez-vous de votre action ?

 

C. P. : « J’ai déjà, au cours de cet entretien, évoqué différents aspects de mon action. Je me suis attaché à diversifier le tissu économique vosgien, hier sous la prééminence de la mono-industrie textile, par un développement de la métallurgie et des filières bois et agroalimentaire. Je n’ai cessé de faciliter les investissements, soit des communes, bien sûr, soit des acteurs locaux de l’industrie et du tourisme, mais aussi d’attirer des investisseurs étrangers afin de les stimuler. Toutefois, l’essentiel de mes démarches a porté sur le désenclavement routier et ferroviaire des vallées vosgiennes, hier encore trop isolées de la métropole Lorraine Nancy-Metz et du bassin rhénan. Aujourd’hui, et je n’y suis pas étranger, le TGV-Est dessert trois gares vosgiennes : Épinal, Saint-Dié, Remiremont, jusqu’au cœur du massif, et trois voies autoroutières traversent du nord au sud le territoire départemental sur lequel six zones d’activités sont, soit équipées soit en cours de réalisation. L’une d’elles, la zone logistique de Damblain, va prochainement accueillir le considérable projet Deret-Prologis (300 millions d’euros d’investissement, 1 500 emplois) au milieu du corridor Rotterdam-Marseille, ce riche espace européen qui entoure les Vosges et que nous avons évoqué au début de cet entretien. Ma tâche, et ce sera ma conclusion, n’est pas terminée, car la crise n’épargne pas notre département – je songe tout spécialement aux équipementiers automobiles qui emploient quelque 5 000 salariés dans les Vosges – et tend à remettre en cause bien des certitudes. »