Colombie-Venezuela: la reprise des échanges prendra du temps

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Photo : D.R.
Après la réconciliation diplomatique entre leurs deux pays, les entrepreneurs vénézuéliens et colombiens espèrent la reprise des échanges économiques bilatéraux, interrompus en juillet 2009.

Entre embrassade et poignée de main, le président du Venezuela Hugo Chavez et son homologue colombien – récemment investi – Juan Manuel Santos ont annoncé au mois d’août le rétablissement des relations diplomatiques rompues quelques semaines auparavant entre leurs deux pays. Le 22 juillet, Hugo Chavez avait ainsi ordonné la fermeture de l’ambassade du Venezuela à Bogotá, estimant avoir été attaqué par les accusations d’Alvaro Uribe, alors président de la Colombie, qui affirmait que des chefs guérilleros des FARC se réfugiaient en territoire vénézuélien.

 

Hautement médiatisée, la réconciliation diplomatique entre le Venezuela et la Colombie voisine devrait avoir pour conséquence la reprise des échanges commerciaux bilatéraux interrompus, eux, un an plus tôt. C’est en tout cas ce qu’espèrent les entrepreneurs des deux côtés de la frontière qui souffrent, depuis juillet 2009, de la décision d’Hugo Chavez de réduire à néant les importations colombiennes au Venezuela en représailles à un accord de coopération militaire entre la Colombie et les États-Unis qu’il jugeait dangereux pour la sécurité de son pays.

 

« Cette décision a eu des effets catastrophiques: elle a fait chuter nos exportations et surtout les importations en provenance de Colombie », juge Ismael Perez Vigil, le président exécutif de la Confédération vénézuélienne des industries (Conindustriales), qui regroupe 153 chambres industrielles dans l’ensemble du pays. Selon des données de la Chambre d’intégration économique vénézuélo-colombienne, les échanges commerciaux bilatéraux ont en effet chuté de 68% sur les cinq premiers mois de l’année par rapport à 2009 (à savoir 772 millions de dollars en 2010, soit 607 millions d’euros, contre 2,5 milliards de dollars en 2009, soit 1,96 milliard d’euros).

 

« Jusqu’en 2008, les relations commerciales entre les deux pays allaient pourtant bien », rappelle Magdalena Pardo, présidente de la Chambre de commerce colombo-vénézuélienne, basée à Bogotá. Les échanges bilatéraux s’élevaient alors à 7,2 milliards de dollars (5,6 milliards d’euros) avec une balance commerciale favorable à Bogotá de 5 milliards de dollars (3,9 milliards d’euros). Les présidents Chavez et Uribe avaient même déclaré, début 2009, vouloir faire en sorte que les échanges atteignent les 10 milliards de dollars (7,8 milliards d’euros).

 

Mais la décision d’Hugo Chavez en juillet 2009 a tout remis en cause. « À partir de ce moment-là, le Venezuela a instauré une série de barrières non tarifaires à l’égard des produits en provenance de Colombie », raconte Magdalena Pardo, qui dénonce « une discrimination envers le commerce colombien allant à l’encontre des engagements du Venezuela vis-à-vis de l’OMC. » Une situation que le président colombien n’avait pas hésité à qualifier d’ « embargo commercial. »

 

Conséquence directe des mesures vénézuéliennes, les exportations colombiennes vers le Venezuela se sont effondrées à partir du deuxième semestre 2009. Après avoir atteint les 6,1 milliards de dollars en 2008 (4,7 milliards d’euros), leur montant a chuté à 4 milliards de dollars en 2009 (3,1 milliards d’euros) et ne devrait pas dépasser les 1,8 milliard de dollars en 2010 (1,4 milliard d’euros). Jusque-là deuxième partenaire commercial du Venezuela derrière les États-Unis, la Colombie est désormais passée au quatrième rang, derrière la Chine et le Brésil. Quant aux achats faits par la Colombie au Venezuela, ils ont eux aussi chuté de 52% durant le premier semestre passant, selon les données officielles colombiennes, de 295,4 millions de dollars en 2009 (232,1 millions d’euros) à 141,7 millions de dollars en 2010 (111,3 millions d’euros).

 

De fait, quels secteurs ont été affectés? « Tous », répond sans hésitation Ismael Perez, de Conindustriales. « Au Venezuela, la plus grosse partie de notre commerce avec la Colombie était dans d’importants secteurs comme l’automobile, les aliments, la confection, le textile, les produits chimiques », explique le Vénézuélien. Côté colombien, l’ensemble des exportateurs ont aussi été touchés. « C’est que la Colombie exporte de tout au Venezuela », justifie Magadalena Pardo. Le secteur de l’alimentaire aurait cependant particulièrement souffert. « La Colombie est le premier fournisseur d’aliments du Venezuela. Or, depuis octobre 2009, les produits frais colombiens ont l’interdiction d’entrer en territoire vénézuélien », regrette la présidente de la Chambre de commerce colombo-vénézuélienne.

 

Face aux barrières imposées par le gouvernement vénézuélien, une partie des entrepreneurs colombiens se sont donc tournés vers de nouveaux marchés comme le Canada, le Chili ou les États-Unis. Cette diversification n’a cependant pas été possible pour les plus petits des exportateurs. « Prendre un billet d’avion pour le Chili est évidemment plus cher que d’aller en bus au Venezuela, et c’est pour cela que les PME ont été les plus affectées par la mesure d’Hugo Chavez », explique Magadalena Pardo.

 

Côté vénézuélien, les autorités affirment avoir substitué les produits colombiens par les marchés brésiliens et argentins. Malgré tout, pour le professeur de l’université centrale du Venezuela spécialisé dans les relations internationales, Felix Arellano, « s’il n’existe pas de données officielles, on a tout de même la sensation que la forte inflation et la pénurie en aliments qui touchent le Venezuela depuis le début de l’année ont fort à voir avec le gel des relations commerciales avec la Colombie. »

 

Tous voient donc d’un bon œil la reprise des relations bilatérales. Cependant, pour Magdalena Pardo, le processus prendra du temps: « le premier pas pour la normalisation des échanges commerciaux est le paiement de la dette que le Venezuela doit aux exportateurs colombiens. » Les devises nécessaires au paiement ayant été bloquées par la Banque centrale du Venezuela, les entrepreneurs vénézuéliens ont accumulé une dette avoisinant les 800 millions de dollars (soit 629 millions d’euros).

 

Pour résoudre ce problème et beaucoup d’autres, cinq commissions binationales ont été mises en place en août, donnant espoir aux entrepreneurs, mais aussi aux populations frontalières, de voir le commerce reprendre. Dans la région colombienne de Cúcuta, à la frontière avec le Venezuela, la rupture du commerce avec le voisin a non seulement augmenté la contrebande, mais aussi fait exploser le taux de chômage. « Le commerce entre les deux pays est un commerce de produits manufacturés qui signifie main-d’œuvre et emploi », insiste Magdalena Pardo, rappelant l’interdépendance des deux nations. Une raison pour elle de rester optimiste sur le devenir du commerce bilatéral… « si personne n’intervient. »