Dîners de présidents

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En cette année d’élection présidentielle en France et aux États-Unis, les assiettes des chefs d’État nous dévoilent quelques traits de leur caractère. Car souvent, leurs plats préférés font allusion à leur enfance. À la Maison Blanche, les dîners officiels ont été lancés en 1933 par Madame Roosevelt, qui avait fait installer des cuisines modernes. La retenue était toutefois de mise. Pour les Roosevelt, le chef cuisinier devait élaborer d’astucieux plats de viande plutôt bon marché. Si Franklin Roosevelt aimait les Croquettes, Madame les jugeaient trop caloriques. Ainsi, au début des sixties, grâce à leur chef français René Verdon, les Kennedy inventent un style raffiné enrichi du répertoire de la gastronomie hexagonale. Lorsque le président Charles de Gaulle invite celui « qui accompagne Jacqueline Kennedy » au Palais de l’Élysée à Paris, il demande à ses cuisiniers de concocter un menu d’ampleur et de mesure, de bonne grâce et de dignité. Langouste, noix de veau, foie gras, salade et melon en surprise, Jackie & John ont finalement écopé d’un menu français très classique. Et pourtant, le plat préféré de JFK était la Clam Chowder, la soupe épaisse de palourdes de Boston qu’évoque aussi Melville dans Moby Dick (chap. 15).

 

Un repas officiel est censé honorer l’invité et doit répondre à tout un catalogue de critères. Avec le couple Obama, le White House Menu reflète une longue liste de considérations sociales, politiques, sanitaires et environnementales. C’est Michelle Obama qui supervise les mets qu’elle déguste préalablement avant de donner son accord final. C’est également la First Lady qui lutte contre l’obésité des écoliers en plébiscitant le potage familial et une nourriture saine. Les menus officiels expriment ainsi l’air du temps et l’étiquette. À l’inverse, les dîners familiaux des présidents considérés comme intimes, sont rarement évoqués. En dévorant avec les doigts une cuisse de poulet ou un hamburger, Barack Obama passe outre-Atlantique pour un « foodie » (un amateur de cuisine). Avec Nicolas Sarkozy, l’American way est également entré à l’Élysée. Les deux hommes ont le même tempérament actif, voire sportif, pour entretenir leur ligne et rester en forme. Obama joue au golf ou s’entraîne à Fort McNair, la base militaire située à Washington DC. Sarkozy court comme jadis Bill Clinton… qui adore par ailleurs les vins de Bordeaux.

 

En France, chaque président de la Ve République a exprimé son caractère, son ambition et l’image du pays à travers la cuisine élyséenne. Le libéral Valéry Giscard d’Estaing, un homme plutôt guindé, sonna en 1974 l’heure de la nouvelle cuisine. Au menu : le Turbot au gingembre, plus sexy que le pot-au-feu ou la poule au pot de son prédécesseur Georges Pompidou, adepte de la cuisine du terroir malgré sa passion pour l’art contemporain et le design futuriste. François Mitterrand, grand habitué des restaurants et bistros parisiens, est le président de somptueux banquets, à l’instar des monarques. Ce gourmet éclairé choisissait avec plaisir des mets fins comme les Filets de rouget en Chartreuse ou la Selle d’agneau rôtie printanière servis, en 1989, à Mikhaïl et Raïssa Gorbatchev.

 

Depuis cinq ans, Nicolas Sarkozy sonne la rupture culinaire. La cuisine tendance du gratin de la mode et du show-biz remplace les mets solides de Jacques Chirac, bon vivant et buveur de bière. Nicolas et Carla préfèrent la pizza et les club-sandwichs à la charcuterie ou à la Joue de bœuf braisée que Chirac, le convivial, dévorait avec appétence. L’osso-buco et le poulet rôti du dimanche ont cédé la place aux plats de truffes dont Sarkozy raffole. Les desserts – compotes et fromages blancs ! – reflète la fitness attitude et des souvenirs d’enfance. Sarkozy a même demandé à son chef Bernard Vaussion d’alléger les repas. Le plateau de fromage ou l’agneau, si chers à de Gaulle et Pompidou, sont remplacés par la volaille et le poisson. Mais la première dame a déclaré dans une interview que son mari appréciait aussi la choucroute et le cassoulet… Cette image d’un homme branché sur le terroir ressemble plus à une tactique électorale qu’à une véritable gourmandise. Car le grand penchant de Sarkozy, c’est le chocolat. Preuve que l’hyper-président est quelqu’un qui sait savourer…