Dossier Amérique du Sud – Samba : sur un air de confusion

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La devise qui figure sur le drapeau brésilien « Ordem e Progresso » donne habituellement lieu à des plaisanteries parfois douces amères tant chez les Brésiliens eux-mêmes qu’au-delà des frontières du pays. « Ordre et Progrès », voilà des concepts que l’on n’associe pas d’instinct au géant sud-américain, qui traîne après lui deux stéréotypes récurrents.

D’ un côté, l’image d’un paradis tropical insouciant, mélange de samba et de football, où s’ébattent joyeusement filles d’Ipanema et surfeurs dans un « confusão » effréné et omniprésent. De l’autre, celle d’un pays que la nature a béni par la présence de ressources naturelles fabuleuses, mais qui reste victime d’une inflation endémique et d’une réelle injustice sociale, d’une nation incapable d’associer discipline et volonté politique de résoudre les problèmes économiques et sociaux et de réaliser son énorme potentiel.
L’étiquette autrefois flatteuse de « pays d’avenir » semble coller inexorablement au Brésil, alors que ce dernier continue à souffrir d’un problème de crédibilité. Les investisseurs étrangers potentiels se frottent les mains à la pensée de cette manne estimée à 150 millions de clients et de la position stratégique du Brésil pour accéder aux autres marchés sud-américains, mais le climat entrepreneurial, perçu comme apathique, les fait toujours hésiter.
Toutefois, l’évolution constatée durant la dernière décennie a quelque peu ébranlé ces stéréotypes. Le pays a connu des changements économiques et sociaux de fond. La démocratie s’est raffermie, le gouvernement a lancé des projets de développement à grande échelle et, dans la plupart des cas, les a menés à bien dans les délais prévus. L’inflation endémique – autrefois symbolisée par un sinistre nombre à quatre chiffres – a été maîtrisée. Le monde assiste désormais à la naissance d’un nouveau Brésil, dynamique et moins dispersé, et les résultats obtenus ont ranimé la confiance de la nation. Le géant s’est réveillé, et commence à relever d’incroyables défis.
Le Brésil est le cinquième plus grand pays du monde, tant du point de vue de la surface occupée qu’au niveau de la population. Il représente ainsi pratiquement la moitié du continent sud-américain, avec une population qui approche désormais les 170 millions, 80 % des Brésiliens étant concentrés dans les zones urbaines. On peut constater des écarts économiques et sociaux énormes entre les régions les plus peuplées du sud et du sud-est, et les États les plus pauvres du Nordeste et d’Amazonie.

« Le Brésil n’est pas un pays pauvre, c’est un pays d’injustices »
La capitale du Brésil, Brasilia, a été intentionnellement et symboliquement érigée dans le centre du pays, mais dans les faits le pays est toujours déchiré entre un Sud moderne et un Nordeste très en retard en termes de développement. Le gouvernement actuel a axé le gros de sa stratégie de développement sur l’infrastructure et les projets sociaux dans les régions les plus pauvres. L’exode rural a pour sa part créé des poches de pauvreté extrême, les favelas, dans les zones urbaines.
En matière de répartition des revenus, le Brésil figure en queue du classement mondial. Selon le PNUD (programme des Nations Unies pour le développement), 20 % de la po­pulation se partage 60 % de la richesse du pays. Le président Fernando Henrique Cardoso, à la tête du pays depuis 1994, a déclaré un jour : « Le Brésil n’est pas un pays pauvre, c’est un pays d’injustices ». Pourtant, les Brésiliens – population composite – ont une tradition solidement ancrée de tolérance et d’intégration, fruit d’un brassage unique entre des origines américaines, européennes, africaines et asiatiques qui se traduit par un héritage ethnique, culturel et religieux commun. Malgré des inégalités sociales patentes, la population ressent profondément un sentiment d’identité nationale commune. Le gouvernement a, pour sa part, reçu un soutien massif du public lorsqu’il s’est engagé dans une série de programmes de développement au milieu des années 90 pour rembourser ce que les Brésiliens appellent leur « dette sociale » aux zones les plus pauvres du pays.
Avant toute chose, le gouvernement a dû faire face à une inflation galopante. Il s’est donc vigoureusement attaqué aux causes sous-jacentes de l’inflation avec le lancement en 1994 du Plan Real, dont il a récolté les fruits un an après, avec une inflation ramenée au chiffre beaucoup plus raisonnable de 10 %. On estime que la stabilisation due à ce plan a permis à quelque 13 millions des Brésiliens les plus pauvres de repasser au-dessus du seuil de pauvreté et de retrouver un semblant de pouvoir d’achat. La fin de cette inflation excessive a également permis de planifier des projets de développement à moyen et long terme plus réalistes.

Un géant qui s’éveille et se met en marche
Pour rendre le Brésil plus attirant aux yeux des investisseurs, le gouvernement a poursuivi le programme de privatisation lancé en 1991, cassé les monopoles d’État, mis un terme à l’indexation des salaires et des prix, impliqué largement le secteur privé dans ses projets, mené des réformes fiscales, réduit le nombre des administrations publiques et renégocié avec succès la dette extérieure.Avec des plans de développement (notamment Brasil em Acão 1996-1999 et Avança Brasil, un plan triennal lancé en 2000) mettant l’accent sur l’infrastructure et les projets sociaux dans différentes régions, le gouvernement brésilien a affiché une détermination inébranlable à honorer ses engagements, afin de ne pas interrompre le géant dans son élan. Néanmoins, le Brésil s’est engagé sur une voie semée de sérieuses embûches. À l’instar des autres pays en voie de développement qui dépendent largement des capitaux étrangers, il s’est ainsi montré particulièrement vulnérable aux effets du ralentissement général de l’économie internationale, dès avant les attaques du 11 septembre sur New York.
Le Brésil a géré de manière exemplaire le pactole de 41 milliards de dollars accordé par le Fonds monétaire international (FMI), lequel a réaffirmé sa confiance en la capacité du pays à remplir ses engagements en lui attribuant une nouvelle enveloppe de 15 milliards de dollars, en dépit du fait que le Real ait perdu environ 29 % de sa valeur depuis le début de cette année et que les prévisions antérieures de croissance économique de 4,5 % aient été réduites de moitié. Les experts considèrent toutefois que le pays a besoin d’un apport annuel de 25 à 30 milliards de capitaux étrangers pour équilibrer son déficit permanent. Dans l’espoir de compenser la baisse des investissements étrangers, le gouvernement a compté avec optimisme sur un plan d’augmentation des exportations, ce que le président Cardoso a résumé par « Exporter ou mourir ». Le marché international connaissant toutefois un fort ralentissement, il est très peu probable que les exportations puissent suffire à combler le déficit. Dans le discours qu’il a adressé au Congrès en septembre dernier, le président de la Banque centrale du Brésil a prédit une croissance économique supérieure à 4 % sur la prochaine décennie.

Le Brésil souffre de l’Argentine
La croissance rapide de l’économie brésilienne consécutive à la stabilisation du Real a engendré une augmentation de la demande de fourniture énergétique. La consommation a connu une forte hausse, tant au niveau personnel que dans l’industrie, tandis que ce secteur entrait dans une phase de privatisation. La mise en œuvre de plans d’augmentation et de diversification des sources d’énergie du pays s’est ralentie, alors que la demande se renforçait. Le Brésil dépend depuis toujours de ses nombreux fleuves pour la production de la majeure partie de son énergie (jusqu’à 90 %).
Lorsque les pluies de 2000-2001 n’ont pas suffi à remplir les barrages hydroélectriques, le pays a connu une situation de crise et en juin dernier, le gouvernement a dû rationner sévèrement la fourniture énergétique.
Outre les difficultés internes du Brésil, la dette persistante de l’Argentine et ses problèmes fiscaux continuent à peser négativement sur le pays. Les destinées de ces deux nations sont en effet étroitement liées, tant par tradition qu’en raison de certains accords de politique économique conclus dans le cadre du Mercosur. Les élections présidentielles de 2002 sont un autre facteur qui pourrait dissuader les investisseurs potentiels de tenter dans l’avenir immédiat l’aventure brésilienne. Après deux mandats, le président Cardoso est sur le point de remettre les rênes du pays à son successeur, et son gouvernement de coalition connaît un certain affaiblissement à mesure que la date des élections approche.
Après les attaques sur New York, le président Cardoso s’est adressé à ses compatriotes en ces termes : « Quoi que nous ayons à faire pour préserver le rythme habituel de nos activités, nous le ferons si la croissance économique se poursuit ». Les résultats obtenus par le Brésil au cours des dernières années devraient prouver que le pays est capable de se soumettre à une certaine discipline et de fournir les efforts nécessaires pour rester dans la course. Un pied – géant – fermement planté dans le présent, l’autre dans le futur.