Entretien avec Jacques de Boisséson, président de la Chambre de commerce européenne en Chine

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Jacques de Boisséson, représentant général du groupe Total en Chine, est à la tête de la Chambre de commerce européenne en Chine depuis quelques mois. Il revient pour Commerce International sur l’enquête et son contexte.

 

Commerce International: Les entreprises interrogées font part de leur réserve quant aux perspectives de rentabilité en Chine, malgré une confiance dans la croissance de leur secteur dans ce pays. Comment expliquez-vous ces opinions a priori contradictoires?

 

Jacques de Boisséson: « Deux éléments expliquent cette contradiction apparente. La Chine étant un marché en forte croissance, les entreprises locales et étrangères sont amenées à y investir toujours plus afin de prendre des parts de marché. Par ailleurs, le manque de transparence, de prévisibilité, et donc les situations de discrimination qui peuvent en résulter, pèsent sur la rentabilité. Plus de la moitié des membres de la Chambre disent avoir été rentables lors de l’étude de cette année et une grande majorité compte continuer à investir en Chine. Il n’en demeure pas moins que la proportion d’entreprises qui se déclarent rentables diminue d’année en année et que le nombre de celles qui pensent continuer à l’être est à un niveau alarmant. »

 

Le pessimisme des entreprises concernant l’environnement des affaires en Chine fait dire aux auteurs de l’étude que leur « engagement dans le pays n’est pas inconditionnel. » Cela sonne comme un avertissement adressé aux autorités chinoises…

 

J. d. B.: « Cette déclaration n’est pas un avertissement, mais le rappel d’un axiome commercial : toute décision commerciale, surtout dans le cas de nouveaux investissements, est basée sur un calcul coût-bénéfice. Naturellement il prend en compte divers indicateurs macro et micro-économiques. Dans le cas du marché chinois, nos membres sont attirés par la forte croissance du marché, mais ils font alors face à un environnement des affaires (les lois et leur application) imprévisible et souvent discriminatoire. Il existe un risque que ces obstacles deviennent supérieurs aux bénéfices tirés de la croissance du marché (que ce soit par une baisse de la croissance et/ou par un accroissement des obstacles pour les entreprises européennes). Cela est vraiment inquiétant. »

 

Dans quelle mesure cette inquiétude peut constituer un frein aux nouvelles implantations d’entreprises européennes?

J. d. B.: « Comme le montre l’étude, la Chine est un marché extrêmement attractif à court et moyen termes. À ce stade, l’imprévisibilité et le manque de transparence dans l’environnement des affaires chinois ne devraient pas constituer un obstacle susceptible d’empêcher de nouvelles implantations d’entreprises européennes en Chine – à part dans les secteurs qui restent interdits aux entreprises étrangères comme les télécoms, l’assurance, le tourisme… »

 

Vous abordez vos nouvelles fonctions de président de la Chambre de commerce européenne en Chine dans un climat moyennement confiant. Quelles sont vos priorités et celles de la Chambre?

J. d. B.: « La Chambre continue à rechercher un dialogue permanent avec le gouvernement chinois. Depuis février 2010, nous constatons un meilleur engagement apparent des autorités du pays envers les entreprises étrangères. Ce renouveau du dialogue est le bienvenu et nous encourage dans nos démarches. »

 

 

L’intégralité de l’enquête est disponible gratuitement sur le site Internet de la Chambre de commerce européenne en Chine : www.euccc.com.cn (rubrique « Publications »).

 

Business Confidence Survey 2010: La bonne santé de l’économie chinoise ne rassure pas

Sur l’ensemble des entreprises interrogées par la Chambre de commerce européenne en Chine, 514 ont en partie rempli le questionnaire et 374 ont répondu à l’ensemble des questions. 63% d’entre elles sont des PME (moins de 250 salariés) et 73% opèrent en Chine depuis au moins 6 ans. L’enquête commence par relever l’optimisme des entreprises sur la croissance du marché chinois, en particulier dans le « secteur industriel des biens et des services. » Et « presque la moitié des répondants prévoient de procéder à d’importants et nouveaux investissements dans les deux ans qui viennent. » La plupart d’entre eux se montrent moins positifs à propos des perspectives de bénéfices, ce qui tend à démontrer que la Chine est perçue comme « un marché à forte croissance, où les investissements sont réalisés avec des attentes de profitabilité à plus long terme (que dans d’autres parties du globe, ndlr). » Mais c’est dans le domaine de l’environnement réglementaire pour les entreprises à capitaux étrangers (FIEs) que les inquiétudes sont les plus marquées. « Environ 40% des entreprises européennes interrogées s’attendent à (ce qu’il) se dégrade dans les deux prochaines années ». 58 % estiment que l’augmentation de la concurrence des entreprises locales constitue un sujet de préoccupation pour leurs futures affaires en Chine, tout comme la hausse des coûts salariaux. « Le protectionnisme local et le sentiment anti-étranger » font également partie du « top 5 » des « risques relatifs à la croissance et ses corollaires. »

 

Les entreprises européennes s’inquiètent notamment « d’une application discrétionnaire des lois et réglementations, au moment où les processus d’enregistrement, les questions de droits de propriété intellectuelle et des incohérences dans la mise en œuvre locale des normes nationales constituent toujours des frustrations. » La Chambre de commerce européenne prend l’exemple des réglementations dans le secteur de l’environnement, perçues comme plus sévèrement appliquées aux entreprises étrangères qu’aux firmes locales (ce sentiment à l’égard des entreprises chinoises est toutefois en baisse constante depuis 2008). Pour 39% des membres interrogés, l’environnement des affaires pour les FIEs deviendra encore « moins juste » à l’avenir (10% pensent qu’il stagnera et 10% tablent sur une amélioration). Et ils ne sont pas les seuls à se plaindre. Depuis quelques mois, les sociétés américaines et australiennes peinent également, – plus qu’à l’accoutumée – des processus de certification (Chinese Compulsory Certificate), des préférences locales dans les appels d’offres publics et de l’opacité des réglementations dans certains secteurs. Malgré l’absence d’une réelle volonté de quitter un marché qu’ils continuent de considérer comme porteur, les acteurs étrangers ont pris conscience de la fin d’un « âge d’or » en Chine.