Entretien avec le président de la CCI d’Afrique du Sud

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Neren Rau dirige la Chambre de commerce et d’industrie d’Afrique du Sud (SACCI) depuis cinq ans. Ancien responsable à la Banque central sud-africaine, ainsi qu’au ministère du Budget, cet expert des secteurs de la finance a une longue expérience de collaboration avec le gouvernement. Il insiste aujourd’hui sur la nécessité d’améliorer les relations entre les entreprises et les pouvoirs publiques.

Commerce International : Le gouvernement sud-africain a annoncé l’objectif de créer 5 millions d’emplois d’ici dix ans. Partagez-vous cette priorité ?

Neren Rau : « L’emploi est certainement une priorité. Et cette année s’annonce difficile. Le pays a déjà perdu 14 000 emplois au cours du premier trimestre 2011, et ce sera une chance si l’on arrive à maintenir le nombre d’emplois à la fin de l’année. L’Afrique du Sud subit les contrecoups de la crise financière. Si son économie a bien résisté, elle dépend néanmoins largement des flux de capitaux étrangers, qui ont diminué. Par ailleurs, en réponse à la crise, certains pays ont été très agressifs sur les marchés mondiaux ; l’Afrique du Sud est plus tournée vers son marché intérieur, et ses exportations en ont pâti. Concernant l’emploi, l’Afrique du Sud est la société la plus inégalitaire au monde, avec une minorité très riche et une masse de pauvres, dont beaucoup sont au chômage. Nous reconnaissons que cette situation n’est pas durable et que le secteur privé a un rôle important à jouer pour relever ce défi. Le gouvernement ne peut pas créer des emplois seul. Il doit encourager la création d’activités privées. Or, je ne suis pas sûr que les pouvoirs publics aient accepté l’idée que les entreprises sont déterminantes pour relancer l’économie. C’est dans ce contexte que nous souhaitons relancer notre campagne SA 1st (South Africa First). »

Quel est l’objectif de cette campagne d’information ?

N. R. : « Elle vise à améliorer les relations entre les entreprises et les collectivités afin d’augmenter le dynamisme économique local. Lancée l’année dernière, elle n’a pas eu l’impact attendu. Nous voulons la relancer en partenariat avec les ministères concernés, en écho à l’annonce du gouvernement de créer 500 000 emplois par an. Les chambres de commerce doivent encourager le secteur privé et le secteur public à collaborer, notamment en incitant les municipalités à utiliser l’expertise des entreprises. Il existe en effet un climat de suspicion entre les municipalités et les compagnies privées. Les responsables municipaux considèrent les entreprises comme uniquement intéressées par leurs profits. À l’inverse, les entreprises sont très critiques sur la qualité des services publics proposés par les collectivités. De nombreuses municipalités sont en effet en crise à cause de leur mauvaise gestion. C’est un véritable problème à l’échelle nationale, comme en témoignent les manifestations récurrentes de mécontentement de la population. Cette méfiance réciproque s’explique aussi pour des raisons historiques : le secteur privé est perçu comme « blanc » et les élus appartiennent aujourd’hui largement aux catégories « non-blanches »de la population. C’est pourquoi notre campagne défend les valeurs de collaboration, de travail, de patriotisme pour pousser les individus, les entreprises et les chambres à dépasser ces antagonismes. »

Vous évoquez la défiance du gouvernement vis-à-vis du secteur privé en plein débat sur la nationalisation des mines. Quelle est votre position sur cette question ?

N. R. : « Les entreprises sont bien sûr contre la nationalisation. Notre première réaction a été de ne pas participer à ce débat pour qu’il meure. D’autant qu’il a des effets négatifs sur la perception de l’Afrique du Sud dans les milieux d’affaires et donc sur les investissements étrangers. Mais à la demande du président de la République et à la tournure très médiatique que ce débat a prise, la SACCI a décidé de prendre une position offensive, en organisant le 4 août dernier une rencontre ouverte à tous ses membres et aux responsables syndicaux. Nous utiliserons les conclusions de ce travail lors de notre congrès en octobre 2011 afin d’adopter une position sur ce sujet. Nous sommes aujourd’hui la seule organisation proactive sur la question. Concernant la nationalisation réclamée par les Jeunesses de l’African National Congress (ANC) et par la fédération syndicale Cosatu, le gouvernement donne des signaux contradictoires : le président a assuré les entreprises que la nationalisation n’était pas à l’ordre du jour, mais sa position a été contestée au sein même de son parti, l’ANC. »

Que pensez-vous du projet de taxe carbone qui pourrait voir le jour l’année prochaine en 2012 ?

N. R. : « Nous sommes sceptiques sur les réelles intentions de cette taxe carbone. Si la préoccupation du gouvernement était réellement l’énergie, les recettes de cet impôt seraient allouées spécifiquement à la réduction des émissions et aux économies d’énergie. Or, il n’en est rien. Toutes les taxes vont dans le même pot. Lorsque le gouvernement a besoin de rentrées d’argent, c’est toujours les entreprises qui sont visées. Finalement, la taxe carbone est moins un problème en elle-même qu’un prélèvement supplémentaire sur les entreprises dans un contexte déjà défavorable. Le pays a perdu des milliers d’entreprises depuis la crise de 2008. Or, la pression s’accroît sur elles. On peut citer la mise en place de nouveaux péages routiers, les coûts de mise en conformité liés à la nouvelle loi de protection des consommateurs, la rigidité croissante du marché du travail… En outre, cette nouvelle taxe risque d’avoir un effet inflationniste sur l’économie en augmentant à la fois les prélèvements sur les entreprises et le prix de l’énergie. Il est en effet attendu qu’Eskom, le monopole national de l’électricité, répercute ce nouveau coût sur les utilisateurs. »

Dans ce contexte, l’ambition du gouvernement de réduire les émissions de gaz a effet de serre de 34 % d’ici 2020 vous paraît-elle réaliste ?

N. R. : « Le gouvernement a pris deux engagements pour 2020 : réduire d’un tiers les émissions de gaz à effet de serre et créer cinq millions d’emplois. Étant donné la structure économique de notre pays, ces deux objectifs sont incompatibles. La main-d’œuvre sud-africaine est largement non qualifiée. Or, on ne peut à la fois créer massivement des emplois peu qualifiés et réduire la consommation d’énergie. Au contraire, la demande d’énergie devrait augmenter, satisfaite à moyen terme par la construction de centrales thermiques au charbon. Pour ma part, je pense que la création d’emplois est une priorité. Les engagements concernant la lutte contre le changement climatique doivent être reconsidérés. »

Pour finir, que pensez-vous du rôle économique de la Chine en Afrique du Sud ?

N. R. : « La Chine est certainement un important partenaire économique, mais aussi politique, depuis l’entrée de l’Afrique du Sud dans le groupe des Brics [Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud]. Pour autant, le rôle de la Chine et de l’Inde me paraît plus significatif à l’échelle de l’ensemble du continent. Ces pays utilisent l’Afrique du Sud comme une plate-forme pour pénétrer le marché africain. Ils occupent une position de plus en plus dominante à l’instar de celle occupée par l’Afrique du Sud dans la région. »