Entretien avec le président de la CCI du Chili

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Photo : D.R.
Du tremblement de terre à l’adhésion à l’OCDE en passant par le très médiatique accident minier et l’élection d’un nouveau président, le Chili a beaucoup fait parler de lui cette année. Mais, avec une croissance annoncée de 5 à 6 %, le pays est surtout devenu le bon élève de l’Amérique latine.

 

À 70 ans, Carlos Eugenio Jorquiera Malschafsky est à la tête de la Chambre nationale de commerce, des services et du tourisme du Chili depuis 2008. Avocat de profession, il revient sur « l’année de tous les dangers », selon ses propres termes.

Commerce International : Difficile d’évoquer le Chili sans avoir en tête le tremblement de terre de magnitude 8.8 qui a détruit, en février, une partie du centre du pays, au sud-ouest de la capitale Santiago. Où en est-on aujourd’hui au niveau de la reconstruction ?

Carlos Eugenio Jorquiera Malschafsky : « De nombreuses régions ont été affectées. Aujourd’hui, il y a encore des problèmes d’infrastructures que nous n’avons pas pu reconstruire entièrement, car il faut, pour cela, plus de moyens. C’est pour quoi il y a actuellement des discussions autour d’un possible usage des royalties (impôts sur les bénéfices, ndlr) issues de l’industrie minière pour la reconstruction. Il nous reste beaucoup à faire. Malgré tout, la consommation a repris, notamment dans les régions sinistrées. C’est un signe encourageant que nous suivons de près. »

Dans un rapport publié au mois d’octobre 2010, le Fonds monétaire international (FMI) note que le « tremblement de terre a seulement interrompu de manière temporaire l’activité économique du pays ». L’organisation, qui applaudit la « capacité de récupération » de l’économie chilienne, prévoit une croissance pour le pays de 5 % en 2010 et de 6 % en 2011…

C. E. J. M. : « On est en effet face à un panorama favorable. La consommation a augmenté en 2010. Il en est de même pour les exportations, dopées par le cuivre qui a atteint un prix record sur le marché mondial (8 966 dollars la tonne en novembre, soit à 6 570 euros, ndlr). Les secteurs de la construction, du commerce et de l’industrie sont aussi à l’origine de cette croissance. Le pays croît, les entreprises aussi. Le chômage est en baisse. Ce sont des facteurs parlants importants. »

Dans quelle mesure l’actuelle chute du dollar américain au niveau international peut-elle représenter un problème pour l’économie chilienne ?

C. E. J. M. : « Cette baisse affecte directement le développement des exportations du pays, chaque dollar que l’on reçoit se traduisant par moins de pesos chiliens. Cette appréciation du peso est inquiétante, surtout quand il s’agit de produits pour lesquels nous n’avons pas d’avantage comparatif comme le cuivre, dont la production a fortement augmenté. Le nouveau taux de change a aussi profondément affecté le secteur agricole, qui a vu ses revenus baisser et devenir parfois inférieurs aux coûts. Le gouvernement essaie de recourir à des mesures additionnelles, mais nous ne sommes pas très optimistes, car ce problème monétaire va au-delà du Chili et dépend surtout des États-Unis. C’est donc un phénomène difficile à combattre. »

Dans ce contexte difficile, que préconise la Chambre nationale de commerce ?

C. E. J. M. : « Pour nous, l’alternative est que les entreprises soient toujours plus productives, et qu’elles ajustent leurs coûts afin de pouvoir être plus compétitives au niveau international. Évidemment, tout cela n’est pas facile à obtenir à court terme et c’est pourquoi cette question du change préoccupe l’ensemble de l’économie chilienne. »

Cette année a aussi été celle de l’adhésion du Chili au club fermé des pays de l’OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économique). Est-ce important pour le pays ?

C. E. J. M. : « C’est surtout un honneur pour le Chili – peu de pays d’Amérique latine en font partie. C’est une reconnaissance de notre politique macroéconomique et de la structure équilibrée de notre budget… En intégrant l’OCDE, nous incorporons un groupe de pays riches et développés qui va nous pousser, sur le marché du travail par exemple, à aller vers plus de flexibilité, vers un ajustement des horaires… Pour nous, entrer dans ce groupe représente donc un grand “plus” qui va nous obliger à atteindre ce que j’appelle “un niveau de conduite”, une discipline fiscale, à ce que nos finances soient ordonnées, à avancer sur les questions de formation du personnel. L’OCDE conditionne désormais notre modèle de développement. »

En janvier, les Chiliens ont élu un nouveau président en la personne de Sebastian Piñera (droite). Quel regard portez-vous sur le mandat (2006-2010) de son prédécesseur Michelle Bachelet, la représentante de la Concertation (coalition de centre-gauche) ?

C. E. J. M. : « Le gouvernement de Michelle Bachelet a su mener le système de finances publiques de manière ordonnée en respectant un équilibre structurel du budget. On ne peut donc pas dire que son bilan a été mauvais. Mais durant son mandat, la croissance du pays n’a pas été très forte. Nous émettons un avis partagé, car s’il y a eu des accomplissements importants, notamment au niveau international, où les dossiers ont été bien menés, il y a aussi eu des périodes difficiles du point de vue entrepreneurial, un domaine qui a besoin de plus de fluidité. Il a besoin de sentir qu’il est le partenaire de l’État et non son opposant. »

De ce point de vue, l’élection de l’entrepreneur Sebastien Piñeda à la présidence devrait représenter, pour l’entrepreneuriat chilien, un signe de bon augure…

C. E. J. M. : « Cet homme a toujours eu une inclination très spéciale vers le secteur privé. Il comprend le fonctionnement d’une entreprise et celui des pouvoirs publics, puisqu’il a eu une vie parlementaire importante. Depuis son élection, il impulse des mesures en faveur de l’innovation, de l’entrepreneuriat et de la modernisation de l’État. Ce n’est certes que le début de son mandat, mais nous demeurons optimistes sur sa capacité de négociation avec l’opposition au Parlement pour mettre en place des projets de loi importants pour les entrepreneurs. »

Depuis son élection, le président Piñera a dû faire face à un accident minier qui a paralysé l’attention des médias du monde entier pendant plusieurs semaines. L’événement a poussé le mandataire à promettre une réforme du secteur minier. Est-ce crédible ?

C. E. J. M. : « Le secteur minier est l’un des facteurs de croissance les plus importants du pays, mais cela ne doit pas empêcher le gouvernement de se préoccuper de la sécurité des mineurs comme des questions environnementales qui entourent le secteur. Il y a des négociations en cours pour mettre en place un système de royalties particulier. Le gouvernement va dorénavant devoir intervenir pour que soient respectées les normes publiques de sécurité minimales. Les entreprises du secteur qui survivront (à ces normes, ndlr) seront celles qui pourront les mettre en place. La vie humaine n’a pas de prix. Il n’est pas possible d’accepter que se produise de nouveau un accident de cette nature. Nous devons tous prioriser la sécurité des travailleurs. »

Tremblement de terre, accident minier surmédiatisé, adhésion à l’OCDE, croissance maintenue… 2010 aura-t-elle été une année charnière pour le Chili ?

C. E. J. M. : « Nous avons vécu l’année de tous les dangers ! Mais dans le bon sens du terme, car les choses sont désormais sur la bonne voie. Les entreprises privées se développent. Il y a toutefois la question de l’énergie hydroélectrique qui nous inquiète. C’est un problème vraiment préoccupant, car nous sommes en train de prendre du retard par rapport à des pays avec lesquels nous sommes en concurrence comme le Pérou, l’Équateur ou l’Argentine. Nous devons donc le résoudre au plus vite. Le Chili est un pays qui s’industrialise chaque jour un peu plus, et nous avons besoin de cette énergie électrique. C’est une question prioritaire à poser sur la table des négociations (avec l’opposition et les écologistes qui s’opposent notamment à un projet de centrale en Patagonie, ndlr), afin de pouvoir continuer à avancer. »