Entretien avec le président de la Chambre de commerce de Lima

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©D.R.
Forte de ses 122 ans d’existence et de ses 8 500 membres, la Chambre de commerce de Lima  (CCL) s’impose aujourd’hui comme l’une des institutions phares de la vie économique péruvienne et un interlocuteur privilégié pour les pouvoirs publics.

 

A sa tête depuis un an, Carlos Durand Chahud, un entrepreneur de 52 ans spécialisé dans le secteur des technologies de l’information, incite ses associés à agir de manière « responsable » et appelle l’État à avoir un rôle plus actif sur l’ensemble du territoire. À la veille d’un important processus électoral qui doit se dérouler au Pérou, le président de la CCL livre ses impressions sur un pays en pleine ébullition économique.

Commerce International : Alors que les Péruviens s’apprêtent à élire en avril les membres du Congrès et le prochain chef de l’État, quel regard portez-vous sur la présidence depuis 2006 d’Alan Garcia, dont le terme du mandat est prévu en juillet ?

Carlos Durand Chahud : « La période 2006-2011 a été une époque de croissance économique continue. Le taux moyen de croissance durant ces années a été de 6,7 % par an. En 2008, nous avons même enregistré une hausse du PIB de 13 %. En 2009, année de la crise mondiale, la croissance n’a certes été que de 1 %, mais elle a été bel et bien là malgré tout. Donc d’un point de vue macroéconomique, c’est un mandat durant lequel la stabilité économique s’est maintenue, la politique fiscale et monétaire a été rigoureuse et très stricte. Le taux d’inflation est resté très bas, aux alentours de 2 %, et le montant des exportations a doublé : en 2005, il était de 17 milliards de dollars (12 milliards d’euros), contre 35 milliards (25 milliards d’euros), en 2010. »

 

Un des points phares de la présidence d’Alan Garcia a été de mettre en place des accords commerciaux bilatéraux…

C. D. C.: « De nombreux traités de libre-échange ont effectivement été consolidés (avec les États-Unis et la Chine). Celui avec l’Union européenne entrera bientôt en vigueur et d’autres sont en cours de négociation (Japon, Corée, Inde, pays d’Amérique centrale, Mexique). Par conséquent, aujourd’hui, 95 % de l’offre exportable du Pérou s’exporte à travers ces traités, ce qui donne aux entrepreneurs une certaine tranquillité et une vision sur le long terme. Cette politique d’ouverture commerciale et la croissance économique ont contribué à ce que le niveau de pauvreté baisse de manière importante dans le pays. Au début du mandat d’Alan Garcia, il avoisinait les 50 %. Aujourd’hui, il est de 30 %. Évidemment, il y a encore 10 millions de personnes qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté, mais c’est un travail sur le long terme qui doit continuer. »

 

Pourquoi le Pérou a-t-il mieux résisté que les autres pays à la crise internationale ?

C. D. C.: « Je crois que c’est d’abord dû à la demande interne, qui est une des pierres angulaires de la croissance péruvienne. Il y a ainsi chaque fois plus de consommateurs sur le marché national. De plus, une classe moyenne s’est formée et ne cesse de grandir. Depuis 2004, le revenu familial moyen a aussi augmenté de 350 à 550 US dollars (251 à 396 euros) ; cela veut dire qu’il y a non seulement une hausse du nombre de consommateurs, mais aussi du niveau de revenu. Or, cette demande interne est un élément important pour se protéger de la crise. Un autre facteur a été la gestion contracyclique (stimuler l’économie lorsqu’elle tend à ralentir et la freiner lorsqu’elle s’emballe, ndlr) appliquée par le gouvernement, qui n’a pas cherché à réduire les dépenses, mais à puiser les épargnes générées au cours des années antérieures pour les réinvestir dans l’économie. Le système financier et les organismes régulateurs péruviens ont, enfin, été suffisamment solides pour que le Pérou puisse supporter la crise. »

L’élection présidentielle approche (elle aura lieu les 10 avril et 5 juin) et s’il est difficile de savoir qui l’emportera, un constat s’impose : contrairement au scrutin de 2006, aucun des cinq candidats en tête des sondages ne remet vraiment en question le modèle économique libéral que suit le Pérou depuis les années 1990. Qu’en pensent les entrepreneurs ?

C. D. C.: « Il est vrai qu’à quelques nuances près, tous les candidats acceptent ce modèle économique qui a géré le pays durant les vingt dernières années. Certains sont plus régulateurs, d’autres voudraient plus d’ouverture commerciale, mais sur le fond, il n’y a pas d’inquiétude sur un possible changement de modèle… Le fait est que ce modèle a fait ses preuves : il a permis que le Pérou soit non seulement vu comme un pays viable, mais aussi que l’on ait l’Investment Grade (système des notations établies – AAA par exemple – par les agences du même nom, ndlr) et d’importants projets dans lesquels sont engagés 38 milliards de dollars (soit 27 milliards d’euros) d’investissements. »

 

Si le modèle ne semble plus être discuté, les électeurs sont pourtant unanimes pour réclamer une meilleure redistribution de la croissance. L’un des problèmes étant la faible augmentation des salaires, les entrepreneurs sont souvent accusés d’empêcher ou de freiner la redistribution des richesses…

C. D. C.: « Je ne crois pas que les entrepreneurs ralentissent la redistribution… Tout cela est un processus. C’est vrai qu’il y a une croissance incroyable (9 % en 2010, 7 % espérés en 2011), mais il faut reconnaître aussi que c’est une croissance déséquilibrée, car tous les secteurs et toutes les régions n’en bénéficient pas. C’est pour cela que ce changement prendra du temps. Il nous faut avoir une croissance durable. »

 

Dans ces conditions, que préconisez-vous ?

C. D. C.: « Je crois que la croissance économique basée seulement sur l’exploitation des ressources naturelles n’est pas viable pour un pays qui prétend mieux distribuer ses richesses. Aujourd’hui, la matrice d’exportations du Pérou est composée à 78 % de produits traditionnels (« commodities »), comme les minerais, le gaz, le pétrole, le café, les produits de la pêche… et à 22 % de produits non traditionnels qui ont une valeur ajoutée, et donc qui génèrent beaucoup d’emplois. Ce pourcentage est surtout dû à la hausse des prix des produits traditionnels. Malgré tout, les exportations de produits non traditionnels ont augmenté l’année passée de 14 % en volume et de 3,5 à 4 % en prix, ce qui veut dire que le Pérou commence à se consacrer à ce secteur. Je crois que le pays doit se donner comme objectif d’ici 10 ans d’exporter 60 % de produits traditionnels et 40 % de produits non traditionnels, forts en main-d’œuvre qualifiée. »

 

Selon la Defensoria del Pueblo (l’organisme de l’État protégeant les droits du peuple), quelque 250 conflits ont lieu aujourd’hui aux quatre coins du pays. Des conflits qui opposent le plus souvent des villages entiers à des entreprises minières…

C. D. C.: « Cela fait longtemps qu’il n’y avait pas eu tant de conflits, dont plus de la moitié est liée à l’environnement. Les gens disent parfois que c’est normal qu’il y ait plus de conflits, car il y a davantage de projets et d’investissements. Mais les deux choses ne devraient pas aller de pair ! Si le projet est inclusif, responsable, et qu’il profite à la communauté, il ne devrait pas y avoir de conflit. C’est pour cela que j’ai proposé à mes associés que nous, les entrepreneurs, changions et devenions des entrepreneurs responsables : responsables économiquement (en générant des revenus et les répartissant à travers des emplois dignes), juridiquement (en respectant la loi) et d’un point de vue environnemental et social. Je ne dis pas que l’entrepreneur doit être philanthrope, mais qu’il respecte ses engagements envers la communauté. C’est important que nous soyons acteurs du changement… »

 

Le mandat d’Alan Garcia est justement entaché par les tragiques affrontements de Bagua, au nord du pays, qui ont fait 34 morts, en juin 2009, parmi les manifestants indigènes qui luttaient pour leurs droits ancestraux sur leurs terres…

C. D. C.: « Le problème est qu’il n’y a pas eu de dialogue. Il a manqué une bonne communication de part et d’autre. Est-ce que Bagua aurait pu être évité ? Oui, si avant de prendre une décision ou de légiférer,
il y avait eu une consultation du peuple pour trouver un consensus. Évidemment, les choses vont parfois si vite que l’on ne prend pas le temps de discuter, mais il est fondamental d’apprendre de cette expérience. La présence de l’État et une bonne communication avec les représentants du peuple sont essentielles. Pas seulement avec les Indiens d’Amazonie ou les communautés andines, mais avec tous. Le Pérou doit respecter la Convention de l’Organisation internationale du travail (OIT), dont il est signataire, sur la consultation des peuples antérieure à la prise de décision (Convention n° 169, datant de 1989 relative aux Peuples indigènes et tribaux, ndlr). Cette consultation n’a, selon moi, pas de conséquence à caractère obligatoire, mais elle doit faire partie d’un processus inclusif permettant de trouver un consensus afin de mener à bien des projets d’investissements qui bénéficieront à tout le pays. »