Entretien avec Thomas J. Donohue, President de la Chambre de commerce américaine

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La liberté d’entreprise est une valeur sacrée aux États-Unis. Aussi les communautés d’affaires américaines ont-elles souhaité très tôt se doter de structures capables de défendre leurs intérêts. Au niveau fédéral, la Chambre de commerce des États-Unis a trouvé sa place parmi les institutions de Washington. En exclusivité, Thomas J. Donohue, qui préside cette impressionnante CCI, a répondu aux questions de « Commerce International ».

Thomas J. Donohue est président et directeur général de la Chambre de commerce des États-Unis (US Chamber of Commerce) depuis 1997. Né en 1938 à New York City, il a obtenu une Licence à l’Université de St John et une Maîtrise en Administration d’affaires à l’Université Adelphi. Thomas Donohue est reconnu pour avoir donné une envergure politique à la Chambre de commerce des États-Unis, ainsi que pour avoir étendu son influence sur le monde entier.

 

Commerce International : La Chambre de commerce des États-Unis est la plus grande fédération professionnelle à but non lucratif du monde. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette fantastique institution ?

 

Thomas J. Donohue : « La Chambre de commerce des États-Unis œuvre depuis 1912 en promouvant les intérêts communs de la communauté professionnelle. Aucune autre organisation professionnelle n’a l’envergure, l’ampleur et la portée de la Chambre de commerce des États-Unis. Aujourd’hui, notre fédération représente 3 millions de sociétés et nous n’avons jamais été aussi puissants. Notre principale mission est de défendre le commerce et la liberté d’entreprise devant le Congrès, la Maison Blanche, les agences de réglementation, les tribunaux, le tribunal d’opinion publique et les gouvernements du monde entier. Pour mener à bien notre mission, nous engageons des lobbyistes et des experts en réglementation reconnus au niveau national qui aident à définir une législation favorable aux entreprises et s’efforcent de mettre un frein aux taxes et réglementations abusives. Nous possédons un réseau actif au niveau local composé de dizaines de milliers d’entreprises qui exercent une pression importante sur les législateurs. Par ailleurs, nous disposons d’atouts impressionnants. En effet, nous possédons notre propre cabinet d’avocats spécialisés en politique générale, le National Chamber Litigation Center, qui intente des actions en justice pour le compte des entreprises dans les affaires importantes et susceptibles de faire jurisprudence. Nous possédons notre propre groupe de réflexion sur la politique générale, le National Chamber Foundation, qui fournit aux législateurs et aux membres du Congrès des débats très riches sur des questions très pointues. Nous avons également l’Institute for Legal Reform dont la mission exclusive consiste à faire avancer la réforme locale aux niveaux local, national et de l’état. Pour finir, nous disposons d’autres filiales qui se consacrent à des thèmes divers, depuis l’enseignement jusqu’à la citoyenneté d’entreprise. »

 

La Chambre de commerce des États-Unis représente 2 800 Chambres au niveau local et des états et 104 Chambres de commerce des États-Unis à l’étranger (AmChams). Comment ce réseau fonctionne-t-il ?

 

T.J.D : « D’autre part, nous comptons également parmi nos membres 830 syndicats professionnels. Alors pour quelle raison une chambre de commerce ou une association d’un état souhaiterait-elle rejoindre la Chambre ? La raison est des plus simples : Parce que l’union fait la force. Plus nos activités et nos ressources sont coordonnées, plus nous serons efficaces. L’idée de base est que les chambres de commerce au niveau local et de l’état se concentrent sur les questions locales tandis que la Chambre de Commerce des États-Unis intervient au niveau fédéral. Évidemment, l’une et l’autre ont un impact mutuel, c’est pourquoi nous communiquons constamment entre nous. Nous proposons également un grand nombre de services aux membres de nos chambres de commerce et associations au niveau des états. En fait, c’est un département entier qui se charge de répondre à leurs besoins. Par exemple, notre Institute for Organization Management fournit une formation professionnelle pour les cadres des Chambres de commerce et des associations des états. Nous offrons également des opportunités de mise en réseau par le biais de réunions semestrielles, entre autres choses. Outre des liens puissants avec les Chambres de commerce et associations, il est essentiel que notre champ d’actions soit mondial puisque nous intervenons dans une économie mondiale. C’est pourquoi nous travaillons en étroite collaboration avec nos AmChams, qui sont indépendantes et possèdent leur propre conseil d’administration, afin de promouvoir les intérêts des entreprises américaines à l’étranger. »

 

Vous êtes à la tête de cette organisation établie à Washington. Quelles sont les principales qualités requises pour remplir ces fonctions de président comme il se doit ?

 

T.J.D : « Globalement, la réussite de cette institution est très simple : engager les personnes les plus astucieuses et les plus sérieuses de la ville et qui ont un sens profond de l’éthique. J’ai imposé une règle à tous mes directeurs, à savoir qu’ils ne peuvent engager que des personnes plus intelligentes qu’eux. Et ça marche ! Je ne suis même pas sûr que je parviendrais à avoir ce poste à la Chambre de commerce si je postulais aujourd’hui. Nos employés possèdent des compétences uniques et sont parmi les plus doués dans leurs branches respectives. Les personnes les plus importantes dans cette organisation commencent en bas. Les personnes les moins importantes de cette organisation sont en haut. Nos lobbyistes, professionnels en communication, avocats et les gens qui prennent soin de notre siège historique à quelques pas de la Maison Blanche font la part belle à nos cadres supérieurs. C’est pourquoi, lorsque nous remportons une victoire, ce qui arrive souvent, mes cadres supérieurs ne se complimentent pas entre eux, ils remercient les gens qui ont fait le vrai travail. Parce qu’ils le méritent. J’appelle cela le management intelligent. J’attache beaucoup d’importance à leur faire savoir combien ils sont appréciés. »

 

Durant votre mandat, vous avez créé le Chamber Institute for Legal Reform (ILR ou Institut pour la réforme légale). Pouvez-vous nous en dire plus sur cet institut ?

 

T.J.D : « L’Institute for Legal Reform a été fondé dans le but de contribuer à changer la culture juridique qui a entraîné l’explosion des actions en justice aux États-Unis. Nos lois sont exploitées par un petit groupe d’avocats procéduriers disposant de financements importants qui tirent profit du système aux dépens de plaignants, d’employeurs et de consommateurs ayant subi un réel préjudice. Notre système de justice civile coûte 246 milliards de dollars par an, soit 2,2 % de notre PIB. Dans les pays concurrents comme le Canada, le Japon, la France et le Royaume-Uni, les coûts de la justice civile atteignent moins de 1 % du PIB. Ainsi, manifestement, nous considérons cet excès de poursuites en justice comme un frein à notre compétitivité au niveau mondial, outre le problème de l’exploitation de la justice à mauvais escient. Pour mener à bien sa mission qui consiste à rendre le système juridique américain plus simple, plus juste et plus rapide, l’ILR adopte une approche similaire au principe de la campagne. Il peut user du poids de la Chambre et reçoit l’appui de la communauté des entreprises pour contenir les recours abusifs aux actions en justice. L’ILR est le seul défenseur de la réforme du système juridique national à aborder la réforme de manière complète puisqu’il cherche non seulement à changer les lois mais aussi la culture juridique, les législateurs et les juges qui créent cette culture. Jusqu’à présent, nous avons remporté des réussites notables. Cela est dû en grande partie à un programme habile et innovant mais aussi au fait que notre message parle au public américain. Les Américains attachent une grande importance à la justice et à leur travail et les procès abusifs sont une menace réelle pour les deux. »

 

Quels sont les principaux exemples d’actions prises par la Chambre de commerce des États-Unis en ce qui concerne les sociétés américaines ?

 

T.J.D : « Parmi les plus grandes victoires de la Chambre, je peux vous citer la réforme de l’action collective, qui permet de transférer les grands procès collectifs couvrant plusieurs états des tribunaux d’états vers les tribunaux fédéraux. Par ailleurs, nous soutenons activement les accords de libre-échange. Par exemple, nous avons contribué à l’adoption de l’Accord de Libre-échange entre les États-Unis, la République Dominicaine et l’Amérique Centrale (U.S.-Dominican Republic-Central American Free Trade Agreement) qui ouvre d’importants marchés aux produits américains tout en renforçant les perspectives de progrès économique et de démocratie dans les Amériques. Nous avons également convaincu le Congrès d’adopter une réforme des faillites qui rétablira l’équité dans le système de faillite afin que les plus gros revenus qui déposent leur bilan puissent plus difficilement échapper à leurs dettes. »

 

Quels sont les projets de la Chambre actuellement ?

 

T.J.D : « L’un de nos principaux objectifs est de renforcer les marchés financiers américains et de lutter pour les droits de traitement équitable des entreprises. Nous avons annoncé récemment la formation d’une commission sur la réglementation des marchés financiers américains. Cette commission bipartite indépendante a pour mission d’apporter ses recommandations quant à la manière dont nos marchés financiers peuvent rester les plus attrayants, transparents et efficaces du monde. Cela fait près de 60 ans que nous n’avons pas mis à jour la réglementation qui régit nos marchés. Par ailleurs, nous nous assurons que le gouvernement ne va pas trop loin dans l’application des nouvelles règles de gouvernance d’entreprise de la Loi de Sarbanes-Oxley. Nous souhaitons sanctionner les entrepreneurs malfaiteurs, mais certaines règles coûtent bien trop cher sans apporter de réel bénéfice. Une autre de nos priorités en 2006 consiste à faire progresser notre initiative mondiale pour stopper les vols de propriété intellectuelle, la contrefaçon et le piratage. Ces crimes coûtent près de 250 milliards de dollars chaque année aux entreprises américaines et 75 000 emplois pour les Américains. Actuellement, nous travaillons à éduquer les législateurs américains sur cette question, en tentant de déranger les réseaux d’approvisionnement des contrefacteurs et nous avons lancé des programmes nationaux spécifiques au Brésil, en Chine, en Russie, en Corée et en Inde. Nous voulons faire de ce monde un lieu hostile pour les contrefacteurs et les pirates. Bien sûr, nous continuerons à faire avancer nos efforts de réforme légale et à soutenir les lois qui renforceront notre économie et notre compétitivité. »

 

Au niveau international, quel rôle la Chambre de commerce des États-Unis joue-t-elle ?

 

T.J.D : « La Chambre de commerce des États-Unis travaille à ériger des ponts pour le commerce mondial, à démolir les murs qui tiennent nos sociétés membres en dehors des marchés internationaux et à assurer la prospérité future des États-Unis, ainsi que celle de nos amis et alliés du monde entier, y compris l’Europe. Outre le travail que nous réalisons avec nos AmChams affiliées, nous disposons également d’une division des affaires internationales comptant 60 employés et nous parrainons 5 conseils de dirigeants d’entreprise dont le conseil des dirigeants d’entreprise États-Unis – Inde et le conseil des dirigeants d’entreprise États-Unis –Brésil. La Chambre de commerce des États-Unis est présente dans toutes les régions du monde avec un réseau de plus de 100 Chambres de commerce des États-Unis affiliées dans 91 pays. Au cours des 15 dernières années, les activités de la Chambre se sont énormément développées dans des régions autrefois fermées au commerce international, comme l’Europe de l’Est et l’ancienne Union Soviétique. La Chambre est également active dans les économies géantes en émergence comme la Chine, le Brésil et l’Inde. Pour finir, la Chambre reste active en Europe où, il y a quatre ans, elle a ouvert un bureau dédié à Bruxelles, siège des institutions de l’Union Européenne. »

 

Quelles sont les fonctions de l’association de Chambres de commerce que vous avez créée avec les pays d’Amérique Latine ?

 

T.J.D : « La Chambre de commerce des États-Unis travaille avec une filiale spéciale, l’Association des Chambres de commerce Américaines en Amérique Latine afin de promouvoir le commerce et l’investissement avec les pays de cette région. Pendant près d’un siècle, ces AmChams, c’est sous ce nom qu’elles sont connues, ont été la voix la plus influente des entreprises américaines à l’étranger. Je pense qu’elles représentent plus de 80 % de l’investissement américain dans la région. En fait, ces AmChams font partie d’un réseau mondial de 104 AmChams. Via des organisations régionales non seulement en Amérique Latine et aux Caraïbes mais aussi en Asie, en Europe et dans les pays du Golfe, les AmChams représentent les intérêts de la communauté des entreprises aux plus hauts niveaux du gouvernement. Lorsqu’il est question de la Fédération de Chambres dont la portée est mondiale, ce sont les AmChams qui donnent au commerce américain cette profondeur stratégique à l’étranger. »

 

Comment définiriez-vous la relation entre la Chambre de commerce des États-Unis et l’Union Européenne, ainsi qu’avec les pays européens ?

 

T.J.D : « La Chambre de commerce des États-Unis entretient d’excellentes relations professionnelles avec les dirigeants des entreprises européennes et leurs représentants dans les états membres de l’Union Européenne ainsi qu’à Bruxelles. L’Europe reste un marché très important pour les États-Unis. Américains et Européens partagent les mêmes valeurs démocratiques et sociales et les mêmes notions quant au principe de légalité, aux libertés civiles, aux droits politiques, à la transparence, à la liberté économique et aux droits de propriété. Par ailleurs, l’Europe est la région la plus rentable du monde pour les entreprises américaines, tandis que les États-Unis sont de loin le marché étranger le plus important en termes de revenu pour la plupart des plus grandes sociétés européennes. Nos économies se sont développées afin d’être interdépendantes et mutuellement bénéfiques. Nous attachons donc beaucoup d’importance à l’Union Européenne et à ses institutions parce qu’elles ont un impact sur les activités quotidiennes de nos membres. Nous soutenons des institutions européennes fortes qui fonctionnent bien et une plus grande libéralisation économique du marché intérieur. Par exemple, nous sommes particulièrement intéressés par l’éventuelle adoption de la directive sur les services. Nous entretenons également d’excellentes relations professionnelles constructives avec les dirigeants des entreprises et les gouvernements de nombreux pays d’Europe, y compris la France. »

 

Lorsqu’ils se rendent aux États-Unis, les hommes d’affaires européens sont souvent frappés par l’esprit d’entreprise américain. Comment définiriez-vous la différence entre les deux continents ?

 

T.J.D : « Les hommes et femmes d’affaires des deux côtés de l’Atlantique sont attirés par les mêmes valeurs et motivés par les mêmes principes. C’est pourquoi l’esprit d’entreprise américain pourrait très bien être l’esprit d’entreprise européen. Les deux continents doivent relever leurs propres défis économiques et politiques, mais nos réussites respectives sont liées. Un partenariat États-Unis – Atlantique solide permet de faire progresser nos deux économies et apporte une stabilité économique et politique au monde entier. Nous souhaitons que l’Europe réussisse mais sa réussite sera bénéfique pour les États-Unis. »

 

Qu’auriez-vous à suggérer en ce qui concerne l’Union Européenne et ses entreprises locales ?

 

T.J.D : « Nous n’avons pas de suggestions concernant l’UE. C’est aux Européens de construire l’Europe. Nous soutenons tous les efforts faits dans le but d’améliorer l’administration des institutions de l’UE et la transparence de ses opérations. Le seul conseil que nous pourrions donner aux entreprises européennes, c’est de continuer à investir aux États-Unis. Nous apprécions la confiance qu’ils accordent à notre économie et nous sommes toujours très demandeurs de leur savoir-faire, de leurs produits et services.