Etats-Unis – En route vers l’ultra-libéralisme ?

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Les Etats-Unis ont acquis depuis le XIXe l’étiquette de pays de la libre entreprise par excellence. Des obstacles non négligeables subsistent pourtant pour les entreprises étrangères qui décident de s’attaquer au grand marché américain. Les discours ultra-libéraux de l’administration Bush affichent une nouvelle approche du commerce international, mais le passage à la réalité pourrait être plus douloureux que prévu.

Le dynamisme du marché américain a su attirer de nombreuses entreprises étran­gères, mais l’engouement des investisseurs n’est pas seulement lié à la volonté de développer leur réseau de distribution au pays de l’Oncle Sam. Les Etats-Unis sont également une formidable tête de pont vers les pays de l’Alena et un passage obligé pour des multinationales en quête de crédibilité. Souvent précurseurs dans de nombreux domaines, les Etats-Unis permettent aux entreprises qui s’y implantent de flairer l’air du temps et de suivre les innovations de leur secteur.

L’« American dream » des entrepreneurs est toujours bien ancré
Forts de leur rang de première puissance mondiale, les Etats-Unis sont très ouverts à la concurrence et affichent des droits de douane particulièrement bas (2 % en moyenne). Les importations ont donc conquis d’importantes parts de marché et représentent plus de 14 % du PIB, contribuant ainsi à creuser le déficit commercial américain (400 MD$ en 2000). Pour la plupart des produits, la réglementation douanière est simple et transparente, même si la lenteur du passage en douane, qui pâtit des problèmes de modernisation des équipements, peut représenter un inconvénient, minime, pour les exportateurs. Autre preuve du dynamisme du marché américain, le stock d’investissements étrangers s’élève à environ 990 MD$ en 1999, ce qui place les Etats-Unis au deuxième rang des pays récepteurs d’IDE.Parmi ceux qui exportent, rares sont les chefs d’entreprise qui ne rêvent de conquérir le marché américain. Au-delà des statisti­ques de croissance, c’est tout le mythe américain qui entre en ligne de compte. Eldorado où les plus grands succès peuvent se décider en quelques mois, les Etats-Unis semblent permettre tous les es­poirs. L’image renvoyée par les Etats-Unis est restée celle d’une nation convaincue des bienfaits du libre-échange, ouverte aux nouveautés et à l’innovation, où un bon produit garantit la réussite du projet d’exportation.
Si cette image d’Epinal peut faire sourire les exportateurs chevronnés ou ceux qui ont déjà traité avec des partenaires américains, il n’en reste pas moins que les Etats-Unis sont un formidable laboratoire de tendances et d’innovations. La décision d’implantation aux Etats-Unis est donc souvent liée à la volonté non seulement de réaliser des opérations commerciales, mais aussi d’acquérir une position privilégiée pour observer les évolutions du secteur, qu’elles soient techniques, stratégiques ou commerciales.

Contrairement au libéralisme prôné, certains segments sont encore très verrouillés
Comme dans beaucoup de pays, le gouvernement s’est réservé le droit d’interdire un investissement s’il menace la sûreté nationale. L’impact de cette notion dépend surtout de l’application plus ou moins stricte qui en est faite. En l’occurrence, l’absence de définition établie laisse l’administration libre de son interprétation. Si les gouvernements successifs n’ont guère abusé de cette loi, la tendance est, dans des secteurs tels que les télécommunications, à l’inclusion et au contrôle, assorti de conditions, des opérations.
Si le principe de libre entreprise est unanimement reconnu, beaucoup de secteurs sont l’objet de dispositions spéciales pour les sociétés étrangères. Ainsi, les sociétés du secteur bancaire ou de l’assurance doivent s’attendre à des formalités plus longues et plus exigeantes. L’investissement étranger dans beaucoup de secteurs, notamment maritime, aérien, énergétique ou des télécommunications est plafonné, en général à 25 %. De même, le principe du « traitement national » connaît quelques entorses, répertoriées sous l’euphémisme de« traitement national conditionné », impliquant souvent une obligation de réciprocité dans le pays originaire de l’investissement, une obli­gation de performance ou un blocage des investissements étrangers sur des programmes de R&D jugés sensibles.
Pour les exportateurs, la situation est très variable selon les secteurs d’activité. En effet, les Etats-Unis protègent les secteurs sensibles de leur industrie par des pics tarifaires qui peuvent monter jusqu’à 10 ou 25 %. Le textile ou certains produits agricoles et leurs dérivés (sucre et jus d’orange, par exemple) bénéficient ainsi de conditions protégées de commercialisation et développement. L’administration américaine a également recours de façon fréquente à des mesures antidumping pour protéger les secteurs les plus fragiles. Dans le cadre des sanctions, les droits de douane peuvent alors atteindre 100 % de la valeur du bien entrant.
L’ensemble des produits exportés connaît des difficultés d’accès au marché américain en raison de la complexité et de la multiplicité des normes techniques établies dans le cadre de la protection du consommateur ou de l’environnement par les autorités fédérales, fédérées ou locales. Cela introduit pour les entreprises étrangères une fragmentation du marché et des coûts d’adaptation non négligeables. Si des accords de reconnaissance mutuelle ont été signés entre les Etats-Unis et l’Union européenne, leur mise en œuvre apparaît lente et partielle.
Pourtant, ces obstacles à l’entrée sur le marché américain n’ont pas altéré l’image d’ouverture au commerce de ce pays qui s’est fait le champion du libéralisme et du libre-échange. Cette vision du rôle et de l’intérêt des Etats-Unis pour la liberté des échanges internationaux a été confortée par l’accession à la présidence d’un tenant de l’ultra libéralisme économique.

Un soutien inconditionnel de la nouvelle équipe Bush au libre-échange
À l’occasion de multiples conférences de presse, le Président Bush a répété son credo en matière de commerce international : « le libre-échange est dans notre intérêt national ». Selon lui, les échanges seraient la source de l’innovation, d’emplois supplémentaires et donc, plus largement, de la prospérité. Rien ne devrait en conséquence entraver ces flux internationaux. « Si nos partenaires commerciaux ont des pratiques anticoncurrentielles, ils entendront parler de nous ! », a-t-il lancé au cours d’un déplacement au Michigan. Fidèle à cette ligne, l’administration américaine a d’ores et déjà souligné que les pratiques anticoncurrentielles des partenaires commerciaux entraîneraient une réaction immédiate de la part des Etats-Unis.
La politique commerciale américaine devrait donc viser à faire tomber les barrières des marchés étrangers, tout en promettant des mesures similaires sur leur marché national.
En conséquence, la diplomatie commerciale américaine pourrait se montrer beaucoup plus offensive et menaçante dans les prochains mois. L’autre volet de cette politique repose sur le développement des accords de libre-échange, en particulier avec les pays d’Amérique latine. Le Président a, en effet, souligné le retard pris par les Etats-Unis dans ce domaine au cours des dernières années, pendant que l’Union Européenne multipliait les accords commerciaux.
Cette image d’une nouvelle administration américaine ultra-libérale et intransigeante a été confortée par le refus américain d’instaurer tout contrôle des prix dans le secteur énergétique. La décision amé­­ricaine d’enterrer le protocole de Kyoto, qui a soulevé l’indignation dans le reste du monde, a été perçue comme la traduction d’une idéologie axée exclusivement sur les indicateurs économiques et influencée par les « majors » américaines, en particulier les groupes pétroliers.
Dans leur rapport annuel sur les obstacles aux importations et aux investissements américains à l’étranger, les Etats-Unis épinglent une cinquantaine de restrictions à l’accès au marché européen.
Pourtant, loin de susciter des me­sures immédiates de rétorsion, les Américains ont analysé ce rapport comme la preuve qu’un nouveau cycle de négociations était nécessaire. La fin du conflit de la banane semble marquer le début d’une approche beaucoup plus axée sur la négociation que les discours ne le laissaient augurer. Il n’en reste pas moins quel’attitude des Etats-Unis en cas de blocage des négociations et l’application potentielle de mesures de rétorsion supplémentaires risquent d’entraîner un durcissement des conditions du commerce international. À moins que la doxa de l’équipe Bush ne résiste pas à l’épreuve d’une réalité sans doute moins manichéenne que celle décrite dans les discours électoraux…