Faut-il réinventer le dialogue social ?

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Photo : D.R.
Il est nécessaire de réinventer le dialogue social en France, en substituant des logiques de négociation à des stratégies d’affrontement. Et ce tant dans l’entreprise que dans la société.

Il faut réinventer le dialogue social, mais en sortant des clichés. Il y a eu des actions violentes, et notamment des séquestrations de dirigeants : ce sont des actions détestables que je juge inadmissibles. Mais c’est une dizaine de cas sur des dizaines de milliers d’entreprises. Pendant cette crise, je n’ai pas vu beaucoup de reportages montrant que par le dialogue social dans l’entreprise entre les représentants des salariés et les employeurs, on pouvait trouver des solutions pour s’en sortir au mieux.
Aujourd’hui, le débat politique et le débat de société sont guidés par les médias. La France a une production législative qui est, pour une part, engendrée par les faits-divers quotidiens. Du coup, on a une représentation de la société qui ne traduit pas la réalité de ce qu’on vit. La crise que l’on traverse n’est pas finie, c’est une crise profonde de la société. Regardons le monde tel qu’il est aujourd’hui avec ses limites et ses réussites, et partons de là.
En France, les syndicats ne sont pas aussi puissants qu’on le croit. Ils sont en crise en France comme en Allemagne, comme partout dans le monde, comme le sont aussi le patronat et les institutions politiques. Pourquoi faut-il réinventer ce dialogue social ? Parce que les défis sont redoutables. Si l’on veut que le salarié soit bien dans l’entreprise et que la dimension sociale et la compétence des salariés soient de plus en plus intégrées aux performances des entreprises, si l’on veut régler les conflits entre l’entreprise et son territoire, et en maîtriser les conséquences sur l’emploi et l’environnement, il faut inventer une nouvelle forme de dialogue où de nouveaux compromis soient trouvés.
Penser autrement le dialogue social, c’est rompre avec l’histoire de notre pays qui a bâti son histoire sociale et ses rapports sociaux sur l’affrontement du côté des salariés comme du côté du patronat. Quand une partie du patronat, soutenu par une partie du Parlement, prétend qu’il n’y a pas besoin de dialogue social dans les TPE parce que les syndicats ne cherchent que des ennuis, on est dans des représentations pitoyables. Lorsque les syndicats sont auteurs de troubles comme des séquestrations de dirigeants, on est aussi dans des représentations pitoyables. Nous avons un effort considérable à faire – employeurs et syndicalistes – pour créer un dialogue social non pas basé sur l’affrontement mais sur des compromis complexes.
Si l’on est capable d’inventer un nouveau dialogue qui permet de réunir toutes les parties concernées, y compris sous-traitants et fournisseurs, et de dire ce qu’est l’intérêt collectif des salariés dans l’intérêt global de l’entreprise, alors on est capable de répondre à la question des objectifs d’une entreprise et de son projet social. Ce dialogue doit inclure la dimension environnementale, car même si les entreprises en ont compris les enjeux, elles les traitent d’une manière cloisonnée en différenciant le dialogue avec chaque acteur. L’entreprise discute avec les actionnaires, elle pense à leurs intérêts, elle conclut parfois un accord avec une organisation environnementale et elle parle du social ailleurs.
Je pense que cette vision sectionnée du dialogue – qui a un intérêt pour l’employeur parce que le rapport de force est plus facile avec chacun des acteurs – ne permet pas à l’entreprise, aux salariés et, plus largement, à l’ensemble des parties de participer à un projet global.
Il faut aussi repenser le dialogue social au niveau du territoire et au niveau national, car les entreprises sont interdépendantes et la façon dont on traite la question sociale en dehors de l’entreprise rejaillit nécessairement sur elle. Actuellement, nous sommes dans une mécanique extrêmement dangereuse. Ce qui est positif, c’est que nous avons compris qu’il fallait fortement décentraliser la négociation collective et donner beaucoup d’espace au dialogue dans l’entreprise. Mais si on ne trouve pas, au-delà de l’entreprise, des formes de régulation collective sur des enjeux fondamentaux de société, on aura des entreprises qui s’en sortiront et d’autres non. La cohésion sociale créée alors dans l’entreprise sera extrêmement
fragilisée parce que, dans la société, la décohésion sociale pèsera lourd.