La crise politique pèse sur l’économie de la Thaïlande

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Trois kilomètres carrés du centre-ville de Bangkok ont été paralysés pendant deux mois, transformés en un véritable camp retranché. Le quartier des grands magasins avait été pris d’assaut par les manifestants antigouvernementaux, rassemblés pour demander la dissolution du Parlement thaïlandais. Les « chemises rouges », pour la plupart des Thaïlandais ruraux favorables à l’ancien Premier ministre en exil Thaksin Shinawatra, estiment que le gouvernement actuel n’a pas été élu démocratiquement. Ils appellent donc à de nouvelles élections et, plus globalement, à une refonte du système politique. Depuis leur reddition, le calme est revenu à Bangkok, mais les chemises rouges ne s’avouent pas vaincues. Elles promettent de nouvelles actions en juin.

 

Le quartier de Ratchaprasong, bastion des manifestants, autour duquel se dressent certains des plus prestigieux centres commerciaux du pays, gardera longtemps les stigmates de leur colère. Au plus fort du conflit, juste après l’assaut de l’armée dans le campement, le Central World, le plus grand centre commercial thaïlandais, a même été réduit en cendres. Un cinéma, la Bourse de Bangkok et plusieurs banques ont également été incendiés par les manifestants les plus radicaux avant leur départ. Après ce déchaînement de violences et de pillages qui a choqué les habitants de la capitale, ce quartier commerçant tente de se remettre sur pied. Les ordures qui s’amassaient devant les affiches publicitaires Louis Vuitton ont maintenant été déblayées, les centres commerciaux encore intacts ont ouvert leurs portes et la circulation a repris dans ces avenues longtemps occupées du centre-ville. « Le retour à la normale prendra au moins trois mois », estime l’économiste Kiat Sittheeamorn, représentant thaïlandais au Commerce. Selon lui, les pertes occasionnées par la seule occupation du carrefour de Ratchaprasong sont situées entre 3,5 et 4,5 milliards d’euros. Des prêts et des aides spécifiques seront proposés aux commerçants touchés.

 

L’hôtellerie, le premier secteur à souffrir

Face à ce climat de violence, la plupart des commerces de la zone – grands magasins, hôtels de luxe, chaînes de fast-food – s’étaient résignés à fermer. Le secteur de la distribution avait globalement réussi à contourner le problème : certains grands magasins situés à Ratchaprasong avaient transféré leurs stocks dans d’autres points de vente, éloignés des lieux des manifestations. D’autres entreprises avaient déplacé leur personnel dans des bureaux temporaires. Certains hôteliers téméraires, voyant la crise durer, avaient aussi timidement rouvert leurs portes après plusieurs semaines de fermeture et multipliaient depuis les promotions. Mais le mal est fait. L’hôtellerie de Bangkok est la première à souffrir, avec de 10 à 40 % de taux d’occupation en moyenne fin mai. Louis-André Pelletier, manager de l’hôtel Amari Watergate, situé au cœur du quartier occupé par les chemises rouges, était aux premières loges. « Nous avons perdu entre 30 et 40 % de notre activité habituelle, car les clients perçoivent la capitale comme trop dangereuse, note-t-il. En 20 ans, je suis passé à travers trois coups d’État, différentes crises politiques et nous nous sommes toujours très vite remis. Mais là, la crise dure… ».

 

Depuis le début de l’année, l’économie thaïlandaise connaissait pourtant une relance spectaculaire : 12,1 % de croissance du PIB au premier trimestre, une première depuis 15 ans. Le ministère des Finances avait même rehaussé ses prévisions en termes de croissance de 3,5 à 4,5 % pour 2010. C’était avant les affrontements entre manifestants et forces de ces dernières semaines, puis l’assaut de l’armée, qui ont fait au moins 88 morts et 1900 blessés. Une dizaine de pays, parmi lesquels la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Arabie saoudite, ont ensuite déconseillé à leurs ressortissants de voyager dans l’ensemble de la Thaïlande : un coup d’arrêt pour l’industrie du tourisme.

 

Selon l’université de la Chambre de commerce thaïlandaise (UTCC), les pertes pour le secteur du tourisme et l’hôtellerie depuis le début de la crise en mars, seraient situées entre 1 et 2 milliards d’euros. Rien qu’au mois d’avril, le royaume a perdu pas moins de 100 000 visiteurs et plus de 123 millions d’euros, d’après l’Autorité thaïlandaise du tourisme (TAT). Cette dernière a revu à la baisse son objectif de 15,5 millions de touristes en 2010 et a déjà prévu un plan de relance. Le gouvernement thaïlandais examine aussi la possibilité d’un soutien financier au secteur. « Mais ces campagnes sont inutiles pour l’instant, car personne ne sait quand nous allons trouver une issue à la crise politique », regrette Charoen Wangananont, porte-parole de la Fédération des associations du tourisme thaïlandais (Fetta). La situation est aussi difficile pour certaines PME. « Un frémissement publicitaire se faisait sentir depuis début décembre, après une période difficile liée à la récession l’année dernière. Mais on craint désormais que nos clients se désengagent ou qu’ils retardent leurs projets », explique le directeur d’un magazine publié en Thaïlande.

 

Une croissance revue à la baisse

Au-delà de ces secteurs particulièrement touchés, le chef de la mission économique française de Bangkok, Pascal Furth, estime qu’il n’y a pas de raison de s’inquiéter pour l’économie globale du royaume. « L’impact macro-économique en termes de croissance est pour l’instant limité ; le moteur de la croissance, ce sont les exportations et non la consommation locale », tempère-t-il. Le ministre des Finances a toutefois indiqué que si la crise politique se prolongeait, la Thaïlande pourrait réduire ses estimations de croissance de deux points de pourcentage cette année. Depuis mars, la Chambre de commerce thaïlandaise et la Joint Foreign Chamber of Commerce (JFCCT), qui regroupe les chambres de commerce étrangères basées en Thaïlande, appellent le Premier ministre à régler la situation au plus vite. « Mais même si nous rencontrons régulièrement les ministres, nous ne pouvons pas vraiment faire pression sur le gouvernement à ce stade de la crise politique », confie Jingjai Hanchanlash, membre du comité exécutif de la Chambre de commerce thaïlandaise-Board of Trade.

 

Le porte-parole du gouvernement, Panitan Wattanayagorn, a régulièrement demandé aux milieux d’affaires d’être patients. « Des vies humaines sont en jeu et cela est bien plus important que le soutien de l’économie », déclarait-il avant l’assaut de l’armée le 19 mai. Depuis que les manifestants ont quitté le centre-ville de Bangkok, un couvre-feu a été mis en place dans la capitale et dans 23 provinces. Le Premier ministre parle de réconciliation nationale, mais explique qu’il sera seul à décider de la tenue de nouvelles élections. Dans sa dernière feuille de route, il proposait d’organiser un scrutin mi-novembre si les chemises rouges cessaient leurs actions. « Les preneurs de décisions sont plus confiants désormais », indique Fukujiro Yamabe, vice-président de la Chambre de commerce japonaise à Bangkok. Mais il ajoute qu’il faudra du temps pour rassurer totalement les investisseurs. Certains observateurs s’inquiètent aussi du temps de « flottement » entre les prochaines élections et la formation d’un nouveau gouvernement. « Nous espérons que les politiques économiques actuelles seront poursuivies par le prochain gouvernement, afin de soutenir la reprise », souligne Nandor von der Luehe, le président de la JFCCT. Le ministre des Finances, Korn Chatikavanij, concède que cela sera difficile et que la croissance pourrait effectivement en pâtir.

 

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