L’Aquitaine mise sur l’informatique de santé

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Depuis quelques années, les technologies de l’information et de la communication (TIC) dans le secteur de la santé répondent à une série de changements : évolution des besoins et des usages, apparition de nouveaux opérateurs privés, nouvelles politiques publiques… Elles concernent une multiplicité d’acteurs (patient, personnel soignant, industriels, administrations de santé, territoires notamment) et font cohabiter enjeux économiques et santé publique. Un rapport du ministère français de l’Économie, publié en août 2007, prédit une explosion de « la demande en direction des techno-logies de l’information et des communications (TIC) de santé (…) : le développement considérable des connaissances médicales, qui doit être accompagné d’une diffusion immédiate auprès des professionnels pour mieux soigner les patients, nécessite un recours croissant à l’informatique. Parallèlement, les professionnels devront être sensibilisés aux défis que constitue l’accès facilité à ces nouvelles connaissances médicales. » La filière représenterait en France « environ 2,5 milliards d’euros, soit 1,5 % des dépenses de santé. Selon les experts et les études conduites par l’Union européenne, ce ratio devrait atteindre 5 % dans cinq ans pour soutenir la coopération des professionnels de santé et la gestion des connaissances médicales ».

 

Installé pendant une semaine à Bordeaux, l’édition 2010 du Connectathon a réuni au mois d’avril acteurs publics et privés autour de ces questions. Défini par ses organisateurs comme « un marathon de connectivité » permettant d’effectuer « un travail d’intégration de l’initiative IHE (Integrating the Healthcare Enterprise) », l’événement se tient chaque année dans une ville européenne. « Nous avons convaincu IHE Europe et Interop’Santé de choisir Bordeaux en arguant du nombre important d’entreprises du secteur TIC Santé sur le territoire », raconte Marie-Laure Dufau, directrice du marketing au BRA (agence de développement économique Bordeaux-Gironde). « Elles représentent près de 50 % du marché national (1). » Une spécificité locale encouragée par la volonté du conseil régional et de la municipalité de faire progresser la filière. « Même si la région n’est pas investie dans le financement du secteur santé (qui relève des compétences de l’État, ndlr), elle s’y intéresse par le biais du volet économique et de l’aménagement du territoire », explique Solange Ménival, vice-présidente du conseil régional d’Aquitaine chargée de la Santé et des formations sanitaires et sociales. Pour illustrer la démarche, l’élue cite les études de potentiel économique, les subventions aux entreprises, aux projets privés, aux manifestations sectorielles (dont le Connectathon), ainsi que l’accompagnement d’éventuels investisseurs étrangers.

 

Entre 2007 et 2009, le conseil régional et Oseo (établissement public d’aide au financement des entreprises) ont attribué près de 800 000 euros d’aide directe aux entreprises. « Mais pour développer encore la filière, la commande publique (d’État, ndlr) fait défaut, en particulier dans le domaine de l’échange des données de santé. Les industriels, eux, sont fin prêts », souligne Solange Ménival. L’un des plus imposants, Agfa Healthcare, a installé son siège français à Bordeaux. Philippe Blanco, directeur général, observe une évolution profitable du secteur dans tous les pays industrialisés. « Les systèmes de santé sont en train de s’organiser, entre le public et le privé, dans un souci de qualité, de sécurité et de maîtrise des coûts ». Le dirigeant regrette le « retard considérable » qu’aurait pris la France dans la mise en place de solutions TIC en comparaison de ses voisins européens. La nouvelle loi Hôpital, patients, santé et territoire (promulguée en 2009 et dite loi Bachelot, ndlr) offre toutefois de bonnes perspectives au groupe, car « elle permet une accélération de l’investissement public et privé dans l’informatique de santé ». Sur les 10 milliards d’euros de budget prévu par le texte, 15 % sont dédiés à l’investissement des établissements publics de santé dans les TIC. Pour l’heure, la dépense informatique des hôpitaux n’excède pas 1,5 % – elles s’élèveraient à 2-3 % en moyenne dans les pays industrialisés, selon les données fournies par Agfa Healthcare.

 

Face aux critiques sur le financement de cet investissement en plein déficit du système de santé français, Agfa tient le même discours que les pouvoirs publics : ces dépenses permettront, dans un second temps, d’abaisser les coûts, par exemple grâce à la ré-duction de prescriptions « inutilement répétées ». Pour se faire, les projets informatiques « doivent être intégrés aux stratégies d’amélioration de l’efficacité des hôpitaux, en particulier lors de la restructuration des bâtiments. Ils sont encore souvent oubliés », selon Philippe Blanco. Son groupe se tient prêt : il a investi 30 % du chiffre d’affaires global d’Agfa Healthcare dans la recherche et le développement (R&D), auxquels se consacrent une centaine d’employés (sur 460) en France. « Le groupe réfléchit à la manière de consolider l’investissement. À l’heure actuelle, dix-huit sites R&D existent dans le monde, dont treize en Europe. » D’ici cinq à six ans, Agfa n’en comptera plus que trois ou quatre. « Celui de Bordeaux est un candidat très sérieux pour en faire partie », assure Philippe Blanco. « On observe ici une attitude collaborative de la part des autorités et une dynamique de réseau dans la filière. Cela joue dans la décision. »

 

C’est l’agence d’innovation du conseil régional, Innovalis Aquitaine, qui fait vivre ce réseau. « Nous avons fait remonter les besoins de la trentaine d’entreprises du secteur (dont les groupes Siemens Health Services France et McKesson France, ndlr), raconte Jean-Yves Elie, responsable Technologies médicales d’Innovalis. « Elles ont notamment pointé le problème du recrutement de chefs de projets pour déployer des solutions dans les établissements de soin. » Innovalis s’est donc rapproché de l’université de Bordeaux pour mettre en place une formation spécialisée dans le secteur santé – intégrée au parcours Méthodes informatiques appliquées à la gestion des entreprises (MIAGE). Elle démarrera en septembre prochain, avec une promotion de 30 étudiants. L’idée générale consiste à créer un climat favorable aux grands acteurs sur le territoire, afin qu’ils restent et se développent tout en permettant à de plus petites entreprises d’en profiter. Le cas d’Agilis, projet conduit par Agfa Healthcare, vient récompenser trois ans de travail dans ce sens. En cours de demande de financement par le conseil régional (entre autres intervenants), il consiste à fournir aux établissements hospitaliers une tablette tactile à installer dans les chambres. Les usages sont multiples, pour les patients comme le personnel : télévision, commande des repas, accès au dossier médical… Une PME locale est associée au projet et une grande entreprise irlandaise, Lincor Solutions, fournit les écrans tactiles. Sollicitée par le BRA dans le cadre d’Agilis, celle-ci a décidé de s’installer prochainement en région Aquitaine.

 

(1) Selon une étude du cabinet DMS Conseil (2008), commandée par le conseil régional, l’Aquitaine est leader sur les trois principaux segments de marché des TIC santé : 52 % du CA de marché des hôpitaux publics, 44 % des cliniques privées et 52 % du secteur ambulatoire.

 

 

Pour une cohérence internationale

 

Pour son 10e anniversaire, le Connectathon s’est installé une semaine à Bordeaux, réunissant 66 entreprises venues tester 94 systèmes IHE. Karima Bourquard, directrice de l’interoperabilité à IHE Europe (1), association coorganisatrice de l’événement, revient sur l’initiative IHE.

 

Commerce International : Qu’est-ce que l’IHE (Integrating the Healthcare Enterprise) ?

 

Karima Bourquard : « Venue des États-Unis, l’initiative vise à développer les échanges et l’intégration entre logiciels de différents fournisseurs. Les IHE sont des associations et l’Europe en compte onze. La Turquie et la Suisse ont adhéré lors du Connectathon de Bordeaux. La Chine et le Japon sont également engagés dans l’initiative IHE, l’objectif étant d’aller vers une cohérence, un esprit de convergence internationale. »

 

Quels domaines d’activité sont concernés ?

 

K. B. : « L’initiative développe des spécifications précises de flux d’échanges d’informations médicales venant en support des processus de soins au sein des établissements de santé, entre organisations de santé ou avec les dossiers partagés extra-hospitalier. Dix domaines font l’objet de développements : la radiologie, le laboratoire, les infrastructures, l’anatomopathologie, la cardiologie, l’opthalmologie, la coordination des soins, les dispositifs médicaux mobiles, la mammographie et l’oncologie. En radiologie, les standards sont reconnus par tous les fournisseurs du domaine (Agfa, Siemens, Philips, GEH notamment). »

 

Quels avantages ces acteurs tirent-ils de l’interoperabilité IHE ?

 

K. B. : « Se regrouper permet d’optimiser l’interoperabilité, car les tests coûtent cher. Les résultats obtenus n’en sont que plus robustes. Quant à l’utilisateur final, il peut remplacer un logiciel par un autre sans difficulté. L’initiative a d’ailleurs suscité beaucoup de résistance passive à ses débuts, les éditeurs souhaitant conserver leur propre marché. Mais certains se sont aperçus que l’interoperabilité permettait d’élargir la demande et d’offrir davantage de solutions. L’intérêt est d’aller de plus en plus vers un consensus sur les normes alors qu’auparavant chacun défendait la sienne bec et ongle. »

 

Les associations IHE comptent-elles aller vers la labellisation ?

 

K. B. : « Nous nous inscrivons dans une démarche de qualité, donc des réflexions sont menées pour définir une certification européenne, ensuite étendue pays par pays. Le processus nécessite de faire connaître IHE par le biais de son savoir faire et notamment par la mise en œuvre de plate-forme des tests, d’événements, et notre participation à des projets européens d’envergure, comme Epsos (2). Concernant pour l’instant dix pays de l’UE, il permettra, dans quelques années, l’échange d’informations médicales d’un pays à un autre. IHE Europe y est impliqué pour la réalisation des outils de tests (le coût total du projet s’élève à 22 millions d’euros, en partie financée par la Commission européenne, ndlr). Cette contribution doit nous aider à prouver la crédibilité de l’initiative. »

 

(1) www.ihe-europe.net
(2) www.epsos.eu