Le 11 Septembre – Le jour où le néo-libéralisme a trouvé sa limite

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Les attentats du 11 septembre dernier à New York ont plongé dans la stupeur le monde entier, et par là même l’ensemble des acteurs économiques dont les réactions ont été immédiates. Les conséquences de ces attentats contre les symboles du libéralisme triomphant pourraient cependant être plus importantes à long terme, par leur impact sur la façon dont les décideurs envisagent la conduite de leurs politiques commerciales, qu’à court terme par des effets récessifs sur une économie mondiale déjà en net ralentissement.

Depuis les dernières années de la décennie 1990, les experts prévoyaient « pour bientôt » un ralentissement, pourtant toujours démenti dans les faits, de l’économie américaine. Les premiers ratés de la croissance ont finalement été repérés début 2001 et ont été confirmés par le net ralentissement des dépenses des ménages, ainsi que par la chute des investissements des entreprises, tant en locaux qu’en équipement, dès le mois de juillet. L’économie américaine glissait donc vers la récession depuis plusieurs mois lorsque les attaques terroristes ont frappé les tours jumelles du World Trade Center, infligeant à l’économie américaine une violente se­cous­se, alors même que la destruction des deux tours ne représentait qu’une destruction limitée par rapport à la surface totale de l’économie américaine.

L’économie américaine en état de choc
En quelques heures, les attentats ont fait trébucher une économie américaine déjà vacillante et l’ont faite entrer dans la phase de récession qui se profilait depuis quelques mois déjà. La fermeture pendant quatre séances de la bourse de New York a laissé le temps à la Fed de se positionner pour rassurer les gestionnaires de fonds spéculatifs, et le krach boursier redouté a donc pu être évité. Cependant, malgré les discours des responsables politiques appelant au patriotisme économique, les cours ont fléchi de manière significative, en particulier dans les secteurs supportant directement les conséquences des attentats, tels l’assurance et le transport aérien.
En effet, si les compagnies d’assurance ont une certitude, c’est bien que la facture à régler sera élevée, même si le montant exact n’est pas encore connu. Selon les évaluations, le montant des demandes d’indemnisation se situerait dans une fourchette comprise entre 20 et 80 milliards de dollars. À ce chiffre, il faut ajouter les conséquences du recul des marchés boursiers qui recueillent près de 30 % des investissements des compagnies d’assurance. Les répercussions sur les clients ont été presque immédiates : la plupart des contrats d’entreprises ont été résiliés afin de revoir les conditions d’indemnisation dont les primes pourraient être multipliées par deux à partir du 1er janvier 2002.
Du côté du transport aérien, le tableau n’est guère plus joyeux. La méfiance des consommateurs et la fermeture momentanée de l’espace aérien américain à la suite des attentats ont entraîné des pertes importantes. American Airlines a ainsi enregistré une baisse du trafic de 28 % sur le mois d’octobre, ce qui correspond à une perte quotidienne de 10 à 15 millions de dollars, malgré une réduction du nombre de salariés et des capacités de transport. Pour rassurer les investisseurs et faire face à la réduction de leur activité, des géants du secteur, comme Boeing, ont dû procéder à des licenciements aussi massifs que spectaculaires. Beaucoup d’autres secteurs con­nexes, tels l’industrie du tourisme, ont également été touchés à des degrés divers.

Une récession déjà latente
Les attentats ont accéléré l’entrée en récession des États-Unis et le ralentissement de l’économie mondiale. Face à un environnement et à un avenir incertains, la confiance des ménages américains s’est effritée, entraînant définitivement l’économie américaine dans la récession. Fin septembre, le produit intérieur brut s’est contracté de 0,4 % sur trois mois en rythme annualisé, malgré une – faible – progression au trimestre précédent (0,3 %). Dans un contexte d’économie mondiale ouverte, le ralentissement américain et la crise généralisée de certains secteurs n’ont pas manqué d’affecter les autres continents qui ont dû revoir leurs prévisions de croissance à la baisse.
Cependant, le 11 septembre a surtout constitué un fait accélérateur de la crise économique en aggravant des difficultés économiques déjà latentes. La restructuration du secteur aérien était vue comme inévitable depuis plusieurs années, et il était déjà clair qu’un mouvement de concentration allait s’opérer, ne laissant subsister que trois ou quatre compagnies aériennes européennes. À moyen terme, une large partie de ce qui a été perçu comme une conséquence du 11 septembre n’aurait donc pas pu être évitée.

Vers une remise en question de la doxa néo-libérale
Les attentats du 11 septembre pourraient cependant avoir des conséquences importantes sur les hypothèses néo-libérales qui sous-tendent les politiques américaines, à commencer par celles de l’État minimal et de l’imposition aux pays émergeants d’un ordre conforme aux intérêts commerciaux des pays les plus développés. Le 11 septembre a ainsi fait prendre brusquement conscience de l’importance de la prise en compte de certains facteurs, notamment identitaires et culturels, dans la conduite des politiques commerciales ou dans les décisions d’implantation des entreprises dans les pays dits émergeants, et surtout de l’impact de celles-ci sur la perception qu’ont les populations concernées du comportement des Occidentaux.
Les pays développés et les multinationales vont donc être amenés à réorienter leurs stratégies en mettant l’accent sur le développement durable et en mettant en valeur les effets positifs de leurs décisions sur les plans social et environnemental. Les négociations ouvertes dans le cadre de l’OMC sont une première occasion de convaincre les pays émergeants que la mondialisation pourrait aussi leur profiter, avec une certitude pour tous les négociateurs : la mondialisation sera plus équitable ou plus erratique.