Le boom des centres commerciaux péruviens

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Situé non loin des artères marchandes de Cajamarca, le centre commercial Quinde a surpris les foules lors de son inauguration en 2006. Cette ville du nord du Pérou, connue pour l’exploitation de son or n’avait jamais eu affaire à un centre commercial, privilège jusque-là exclusif de Lima.

 

Moderne et luxueux, le Shopping Plaza El Quinde n’a pourtant pas mis longtemps à séduire les 360 000 habitants de la cité, conquis par les escaliers mécaniques menant d’un étage à l’autre, le cinéma et les nombreuses boutiques de prêt-à-porter dignes des meilleurs quartiers de Lima. Près de cinq ans après son inauguration, le Quinde, comme l’appellent avec tendresse les Cajamarquinos, est totalement intégré au reste de la ville, cohabitant harmonieusement avec les autres galeries, plus informelles et désordonnées. Le succès est tel que le centre commercial est en cours d’agrandissement et qu’une autre chaîne projette d’ouvrir à son tour un « mall » au cœur de cette partie des Andes. Real Plaza, qui appartient au groupe péruvien Interbank, prévoit ainsi d’investir 50 millions de dollars (soit 36 millions d’euros) à Cajamarca d’ici 2012. Le groupe Interbank, qui possède déjà huit centres commerciaux dans l’ensemble du Pérou – soit 800 opérateurs représentant des ventes annuelles de 1,5 milliard de dollars (1,08 milliard d’euros) –, a annoncé fin février qu’il projetait de doubler sa capacité sur le sol péruvien et d’investir 250 millions de dollars (179,8 millions d’euros) dans la construction de huit nouveaux centres d’ici deux ans. Prochain sur la liste : un centre commercial Real Plaza ouvrira ses portes en avril à Juliaca, à 4 000 mètres d’altitude, sur l’altiplano, à deux pas du lac Titicaca. « La course pour inonder la province péruvienne de centres commerciaux vient à peine de commencer », répètent les économistes à l’unisson.

 

Le secteur retail est en plein développement

Depuis quelques années, le Pérou est le terrain d’un véritable boom des supermarchés et d’immenses centres commerciaux, qui poussent comme des champignons aux quatre coins du pays. Selon l’Association péruvienne de centres commerciaux et de divertissement (Accep), l’ensemble des projets nouveaux prévus pour 2011 représentent un investissement de plus de 850 millions de dollars (611,5 millions d’euros). « Le Pérou est aujourd’hui l’un des dix pays au monde offrant le plus d’opportunités dans le développement du secteur retail », souligne Christian Garay de la Chambre de commerce de Lima. « Une forte croissance assortie à une faible inflation sont des indicateurs qui donnent confiance », résume l’économiste qui évoque surtout les investisseurs étrangers et notamment les Chiliens, les voisins du sud qui sont entrés en force sur le marché péruvien. La raison de cet engouement ? « Le taux de pénétration des ventes des grands magasins au Chili est très élevé et il n’y a plus de place sur le marché », raconte Christian Garay. Au contraire, le taux de pénétration au Pérou n’atteint pas les 14 % au niveau national (27 % à Lima, 5 % en province).

Concrètement, cela signifie que seules 14 % du total des ventes au détail se font par l’intermédiaire de structures « modernes » comme les supermarchés, les centres commerciaux ou les grands magasins. Des résultats laissant entrevoir un fort potentiel de développement. Un des groupes ayant su saisir l’opportunité est celui de Megaplaza (capitaux à 55 % péruviens, 45 % chiliens). Cet immense centre commercial a ouvert ses portes en 2002 dans le nord de Lima. « Il y avait alors cinq centres commerciaux dans l’ensemble de la capitale (8 millions d’habitants, ndlr) et aucun en province », se souvient très bien Percy Vigil, actuel directeur général de Megaplaza. À l’époque, ils étaient peu à croire en ce projet. Ayant enregistré une croissance annuelle de 7,5 à 8 % depuis sa création, Megaplaza est pourtant aujourd’hui le deuxième plus grand centre commercial du pays, ayant facturé, en 2010, 350 millions de dollars (252 millions d’euros), soit 3,5 fois plus qu’en 2003. « On a commencé avec 38 000 m2, nous en avons aujourd’hui 82 000 et recevons 3 millions de visiteurs par mois », raconte encore Percy Vigil qui estime que « Megaplaza a été un point de rupture pour les centres commerciaux en montrant que de tels projets pouvaient fonctionner au-delà des zones riches traditionnelles. »

 

Récupérer le retard perdu lors des années noires

Comme ses concurrents, Megaplaza se tourne désormais vers la province et projette d’ouvrir un « mall » au nord de la capitale. « Si l’on cherche à voir le nombre de centres commerciaux qui existent par rapport à la population du pays, le Pérou a un des taux les plus faibles de la région », analyse Percy Vigil, qui assure que l’Équateur et la Colombie ont une industrie en la matière bien plus développée. « Et on ne peut absolument pas comparer la situation péruvienne à celle du Chili ou de l’Argentine, tant les différences sont grandes », ajoute l’entrepreneur qui estime que « le boom des centres commerciaux au Pérou est un moyen de récupérer les décennies perdues de 1970 et 1980 (gouvernement militaire, inflation, terrorisme), durant lesquelles le commerce moderne ne s’est pas développé. » Certains grands magasins avaient bien prospéré au milieu du XXe siècle avant de disparaître dans les années 1980. « Tout est parti de zéro dans les années 1990 et les premiers centres commerciaux réapparaissent dans les années 2000 », témoigne Percy Vigil, qui voit aujourd’hui un grand potentiel au Pérou, « surtout en province.» Et de poursuivre : « Si on prend en compte les paramètres théoriques utilisés pour mettre en place un centre commercial – avoir une population de plus de 200 000 habitants et un revenu per capita élevé pour le pays –, de nombreuses villes ont un grand potentiel de croissance comme Iquitos dans la jungle, Tacna sur la côte ou Cusco, qui n’a toujours pas de centre commercial », insiste Christian Garay.

Sur vingt-trois projets prévus en 2011, dix sont à Lima et 13 sont en province, où l’arrivée d’un « mall » est souvent attendue par la population. « Un centre commercial est une offre de modernité, témoigne le directeur de Megaplaza. Aujourd’hui, les gens sont informés, avent ce qui existe à quelques centaines de kilomètres de chez eux et attendent l’arrivée de cette modernité dans leur ville. » Dès lors, n’y a-t-il pas un risque que les centres commerciaux « tuent » les petits commerces ? « C’est surtout l’informalité que nous faisons disparaître », se défend Percy Vigil. « Un centre commercial assure plus de formalité : un emploi formel – avec contrat – qui respecte les droits des travailleurs, le paiement des impôts… » Aujourd’hui le Pérou compte 40 centres commerciaux, et 100 sont attendus en 2015. « Ces établissements ont facturé quelque 3,5 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros, ndlr) en 2010 et pourraient atteindre les 4 milliards de dollars (2,8 milliards d’euros, ndlr) cette année », souligne Christian Garay, de la Chambre de commerce de Lima, qui prévoit que les ventes au détail augmenteront de 54 % sur le sol péruvien entre 2011 et 2015.