Le champ de l’éthique selon Axel Kahn

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Photo : D.R.
Parce que l’homme peut se retourner sur ces actions et les évaluer, il peut aussi les déterminer. Il ouvre alors l’horizon de la question éthique, où sa liberté engage sa responsabilité.

Et l’homme dans tout ça ? Le mammifère humain présente une première caractéristique : c’est le seul mammifère non seulement capable d’agir à la poursuite de son intérêt, comme tous les mammifères, mais également de se surplomber, de se regarder agir et de porter un jugement moral sur la justification, la pertinence et l’acceptabilité de son action. Dans ce surplomb de notre action se tient une définition de l’éthique. L’éthique, c’est la réflexion sur ce qu’est « la vie bonne » (Aristote), dans le sens de ce qu’il convient de faire. Quelle est l’action correcte ? Et quelles sont les valeurs qui fondent ma décision ? Le champ de l’éthique, c’est la circonstance, somme toute habituelle, dans laquelle nous nous trouvons lorsque nous avons à prendre une décision qui n’est pas évidente. Cette décision, nous l’envisageons en termes d’efficacité pour atteindre le but poursuivi, pour le plaisir que cela nous procure, ou en termes d’intérêt personnel ou collectif.
Avec le dilemme, qui est une tension, il est possible de proposer deux types de réponses : l’une et l’autre sous-tendues par une rationalité acceptable, et les deux aboutissant à des oppositions totales. Un exemple dans un domaine qui m’est familier : faut-il faire de la recherche sur l’embryon ? On peut dire que l’embryon, si jamais il se développe, est le début éventuel d’une personne ; mais on peut également soutenir que tous les embryons ne sont pas voués à être des bébés. Les deux discours ne sont pas totalement fantasmagoriques : ils sont opposés, on est typiquement dans un dilemme éthique. Non seulement une interrogation – le surplomb moral sur l’action –, mais aussi la possibilité d’un choix. Et cette possibilité renvoie elle-même à la question : L’homme est-il responsable de ce qu’il entreprend ? (lire L’homme est-il responsable de ce qu’il entreprend ? page 68, ndlr).
Le problème de la liberté est ici essentiel et central dans l’idée de l’éthique. Est-ce que l’on parle de la liberté parce qu’on ne connaît pas tous les mécanismes qui nous déterminent ? ; ou bien est-ce qu’il existe quelque part une possibilité de liberté ? Au fond, à ce stade, peu importe : l’essentiel est que si nous n’avions pas l’impression d’être libre parfois, sans doute, c’est notre propre humanité qui serait contestable. Une autre grande caractéristique qui différencie les animaux humains et les animaux non humains, c’est que dans la liberté limitée des animaux, on ne peut jamais les rendre responsables de rien. Qu’est ce que la responsabilité ?
La responsabilité, c’est la capacité de savoir que, quand nous prenons une certaine décision, nous aurions pu en prendre une autre, parce que nous sommes libres. On est responsable de la décision que l’on a prise. Bien sûr, si nous étions incapables de prendre une autre décision que celle que nous avons prise, si nous étions totalement déterminés, alors nous serions irresponsables. La responsabilité est fondée sur l’idée que nous sommes libres, par conséquent, que nos décisions nous engagent les uns et les autres. Nous assumons cette décision. Et parce que nous sommes libres, nous pouvons nous poser la question de la qualité de ce que nous entreprenons afin de déterminer ce qui sera entrepris en poursuivant la qualité maximale.
Le champ de l’éthique exige un animal qui se surplombe, qui analyse la qualité de son action, qui est capable librement de privilégier une voie dans l’avenir, qui sait qu’il est engagé par le choix qu’il a fait et se dit responsable.
Cette définition de l’éthique était la réflexion sur « la vie bonne » et sur les valeurs qui la fondent. Ces valeurs nous posent cependant un problème très complexe. En effet, la société est plurielle et les références philosophiques et religieuses sont multiples, presque innombrables. La majorité des philosophes considèrent ainsi qu’il n’y a pas de solution éthique universelle et qu’il conviendrait de ne plus parler de morale – référence au bien et au mal –, mais simplement d’une éthique plus individuelle, relative, variable selon les corporations, les déontologies, les références, les cultures et le temps. Telle n’est point mon analyse, ni mon hypothèse.
Je suis persuadé qu’on peut contester cette pseudo-évidence selon laquelle nous serions dans un monde dont la morale devrait être exclue. En faisant l’hypothèse que mes contradicteurs ont raison, c’est-à-dire que le bien et le mal est une notion totalement relative – ce qui est bien en-deçà des Pyrénées ne l’est pas au-delà (Pascal) –, on n’évoquerait plus que des valeurs extrêmement fragiles, temporaires, propres à un groupe humain, à un moment de son développement historique, culturel et social. Dès lors, si mes contradicteurs avaient raison, ce qu’une civilisation très lointaine et très ancienne considérait comme le bien et le mal devrait nous être totalement inintelligible. Or, quand on y regarde d’un peu plus près, [et comme le montrent des épisodes de l’Épopée de Gilgamesh], certaines des notions de ce qu’est la voie bonne, et de ce qui ne l’est pas, sont aussi vieilles que l’apparition des premières civilisations humaines. Mais alors quelle peut en être l’origine ? L’origine est anthropologique.
Revenons à l’animal humain. L’animal humain a pour caractéristique d’avoir au moins un double déterminisme. Pour être un être humain, il faut qu’il ait un génome hérité de la combinaison de ceux de ses parents. C’est bien parce qu’il a un génome humain qu’il peut être capable d’être un humain. Mais si cet humain avait été abandonné dans son enfance et n’avait pas été élevé par une communauté humaine, s’il avait été recueilli par une communauté animale – cela s’est vu dans l’histoire –, alors il ne serait pas ce même être humain. Il serait un petit être craintif, ayant des caractéristiques de son génome humain et d’autres caractéristiques de la société animale qui l’aurait élevé. Si bien que l’émergence des capacités de l’humanité – de chacun d’entre nous – exige, d’une part, des données biologiques et, d’autre part, que ces potentialités codées dans notre génome s’exercent au sein de la communauté humaine. Chacun d’entre nous s’humanise l’un l’autre. Cette dépendance et cette interdépendance entre deux personnes et a fortiori de toute la société font la possibilité, voire l’évidence de ce que j’appelle le principe de réciprocité.
Le principe de réciprocité est le principe selon lequel l’autre, fondamentalement, est irréductible à moi-même ; il a des qualités qui lui sont propres, mais sa qualité même est égale à ma qualité personnelle. Ce que j’exige me concernant est exigible concernant autrui. D’ailleurs, l’interpellation « Et l’homme dans tout ça ? » est totalement en phase avec cette déduction puisque dès lors que l’autre est justifié à se réclamer de ce que j’exige pour moi-même, je ne peux jamais le considérer comme un moyen insignifiant ou uniquement un moyen.
Le champ de l’éthique, par conséquent, c’est ce champ dans lequel, à travers toutes nos actions, nous pouvons nous convoquer pour juger de la qualité de nos actions et, notamment, à l’aune d’un questionnement : quelles sont les conséquences de mes actions sur cet autre qui est justifié à se réclamer des valeurs dont je me réclame ?
L’homme dans l’entreprise, c’est une question absolument essentielle. Un chef d’entreprise dirige une entreprise et cherche le succès de son entreprise. L’un des moyens de ce succès, ce sont ses collaborateurs et, par conséquent, la condition de la cohésion entre collaborateurs est l’une des conditions du succès de l’entreprise. Quand il y a eu des exceptions, elles n’ont pas été durables. Donc le succès durable exige la prise en compte de ce facteur humain. Mais cela ne suffit pas. Un chef d’entreprise dont le but principal est le succès de son entreprise, est également l’un de ces mammifères singuliers qui peut et qui devrait porter un jugement, y compris un jugement éthique, sur la qualité de son action. C’est-à-dire : s’interroger sur tout ce en quoi le collaborateur, en tant que moyen du succès de l’entreprise, est également considéré comme une valeur en soi. Le territoire, de ce point de vue-là, est un merveilleux exemple pour expérimenter la pertinence de cette question. En effet, j’ai dit que chacun d’entre nous, nous étions ce que nous étions génétiquement, mais également en fonction de ce que nous sommes devenus au contact d’un environnement humain. Mais l’homme n’est pas indépendant au-delà de son environnement humain et de l’environnement dans lequel s’épanouit son environnement humain. Et cette cohérence est la condition du succès du développement d’une entreprise au sein du territoire.
Pour terminer, une observation : toutes les questions que l’on se pose sur le facteur humain, l’aménagement du territoire, l’entreprise, l’homme dans l’entreprise sont rassurantes parce qu’elles indiquent chaque fois que l’on cherche quels sont les meilleurs moyens d’envisager un développement harmonieux du commerce, de l’industrie, de la prospérité en intégrant le facteur humain et au profit de ce facteur humain. D’une certaine manière, ces questions sont hors des caractéristiques principales de notre temps : une période qui a totalement perdu le sens de la finalité. Ça, c’est nouveau, car quelle que soit la référence philosophique et économique, libéralisme ou marxisme, on peut voir que les pères du libéralisme ou les marxistes (la réalisation a été différente, mais au niveau de la théorie) avaient des visées humanistes. Compte tenu de ce qu’est la réalité de l’homme, la prospérité des nations au profit des hommes exigeait de privilégier une telle conception. Progressivement les choses ont changé.
Montesquieu, pourtant, nous avait bien montré qu’il était essentiel de se rappeler que l’élément central, c’était l’entreprise et le commerce comme moyen de parvenir à la prospérité des nations et à l’épanouissement des individus, et qu’il ne fallait jamais confondre les fins et les moyens. En particulier, le numéraire, l’argent, était le moyen indispensable des activités économiques, mais ne devait jamais devenir une fin en soi, sous peine, du reste, de saper à sa base la totalité de la conception du libéralisme.
Progressivement, sans que l’on s’en rende compte, la question a cessé se poser en ces termes. Car, dans les discours que l’on entend, on nous dit qu’il faut consentir à des efforts considérables, ce qui est vrai ; que ces efforts considérables doivent être consentis dans les domaines scientifique et technique afin de conquérir des parts de marchés, afin d’accumuler des richesses, de réinvestir et de conquérir de nouvelles parts de marchés, et d’accumuler de nouvelles richesses qui permettront, à leur tour, de développer encore la technique et la science, qui permettront, à leur tour, de conquérir des parts de marchés et d’accumuler des richesses. Mais quant à savoir la finalité profonde de cela, c’est-à-dire de ces moyens techniques et économiques que l’on développe, de quoi sont-ils les moyens ? Quelle est leur finalité profonde ? Cette question a fini par n’être plus visible ; tenter d’y répondre équivaut à la question : « Et l’homme dans tout ça ? »