Le lourd bilan économique des violences urbaines de février à la Réunion

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Au 21 au 27 février 2012, l’île de La Réunion a été secouée par des violences urbaines, principalement dans son chef-lieu, Saint-Denis. À la nuit tombée, plusieurs centaines d’émeutiers ont affronté les forces de police dans des échauffourées d’une violence rare aux quatre coins de l’île. Les causes et les conséquences de ces événements sont avant tout économiques. Magasins brûlés, pillés ou dégradés, mais aussi pertes d’exploitation après une fermeture forcée… Dès les premiers jours, l’état des lieux effectué par la CCI Réunion a révélé les difficultés financières importantes des entreprises, notamment en termes de trésorerie. Lors des visites de terrain des membres et élus de la chambre de commerce, 35 entreprises ayant subi des préjudices matériels et/ou financiers ont été recensées.

Mi-mars, 16 dossiers, dont l’estimation des dégâts s’élève à plusieurs millions d’euros, sont enregistrés par les Maisons de l’Entreprise. Les professionnels ayant subi des dommages pouvaient se tourner vers la chambre qui fait office de guichet unique pour déposer leur demande d’aide ou d’indemnisation. Leurs dossiers seront examinés et orientés dans le cadre d’une cellule partenariale de suivi regroupant diverses institutions comme la direction du travail, l’ordre des experts comptables et le comité des assurances de La Réunion.

C’est au Chaudron que les dégâts ont été les plus étendus. Outre des équipements publics et des voitures brûlés, plusieurs commerces ont été saccagés. En plein cœur de ce quartier populaire de Saint-Denis, la pharmacie d’Ikbal Mandjee Tahora a été pillée et contrainte de fermer pendant une semaine. « Nous n’avons pas encore les chiffres définitifs, nous nous réapprovisionnons en matériel et en stock tous les jours, mais j’estime entre 120 000 et 150 000 euros le montant global des dégâts », indique le propriétaire de la pharmacie.

S’il n’a pas été contraint de mettre des salariés au chômage, ces émeutes ont eu l’effet d’« un coup de massue ». Malgré tout, « nous avons eu beaucoup de soutien moral et de solidarité. Des gens du quartier et des confrères sont venus prêter main-forte. Ça a permis de positiver et reprendre le dessus ». Mais ses stocks de médicaments tels que l’Artane, un antiparkinsonien considéré comme l’ecstasy des pauvres, ou le Rivotril, un antiépileptique, ont été pillés, des étagères brisées et tout son système informatique mis hors d’usage.

La grogne a pris sa source dans le conflit qui oppose les routiers aux services de l’État et de la région et aux pétroliers qui refusaient la baisse de 25% du prix du carburant. En quelques heures, la colère des contestataires s’est étendue pour dépasser totalement le cadre des revendications sur le carburant. Pendant plusieurs nuits, des émeutiers ont lancé des pierres aux forces de police qui répondaient par des tirs de bombes lacrymogènes et de flashball. Mais cette flambée de violence, aussi soudaine que destructrice, n’est que le révélateur d’une société réunionnaise en mal d’avenir. La cause première de cette exaspération tient dans une « vie chère » décriée depuis de nombreuses années par les Réunionnais les plus pauvres. Devenu emblématique de ce combat, le quartier du Chaudron est régulièrement secoué par des scènes de véritable guérilla urbaine: notamment en 2009, dans la foulée des Guadeloupéens, et en 1991 quand plusieurs personnes avaient perdu la vie dans l’incendie d’un supermarché.

Début mars, une table ronde a été organisée en préfecture pour arrêter la baisse ou le gel du prix d’une soixantaine de produits de première nécessité. Le prix maximum du carburant, fixé par arrêté préfectoral, a baissé de 8% au début de mars et celui de la bouteille de gaz a été fixé à 15 euros la bouteille de 12,5 kg. Mais à La Réunion, plus de 30% de la population et 60% des moins de 25 ans sont au chômage, tandis que les fonctionnaires bénéficient d’une prime de l’ordre de 50% du salaire de base métropolitain et que le smic est inférieur à celui de la métropole… Un système inégalitaire et biaisé qui nécessiterait une réforme structurelle plus que des mesures de faible ampleur prises sur le vif. Et, à l’heure où nous mettons sous presse, des jets de pierres et de cocktails molotov ont à nouveau été signalés dans le quartier du Chaudron.