Les ambitieux projets du président de l’Equateur Rafael Correa

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D.R.
Arrivé à la tête de l’Équateur en 2007, Rafael Correa a été réélu dès le premier tour en avril dernier. Pour son nouveau mandat, l’économiste accélère sa « révolution citoyenne », met en place des projets « pionniers » à vocation socio-économique et revoit la politique d’aide à l’export.

Prenez un président équatorien jeune et charismatique. Ajoutez des projets à dimension internationale qui se veulent avant-gardistes. Vous obtenez un intérêt médiatique soudain pour ce pays andin de 13 millions d’habitants. Des États-Unis à l’Europe en passant par l’Amérique latine elle-même, Rafael Correa sait se faire entendre. Réélu au printemps dernier avec 55 % des suffrages, l’économiste de 46 ans a des projets plein la tête pour son pays, qui sort de plusieurs décennies d’instabilité politique. Parmi les dernières annonces coups de poing : la promulgation d’un décret exécutif permettant d’acheter ou de produire plus de 2 000 médicaments sans payer les brevets aux géants pharmaceutiques mondiaux. « La loi et les traités internationaux nous autorisent par décret à établir des licences obligatoires (qui ouvrent à la concurrence, ndlr) », déclarait le président équatorien au mois d’octobre, lors de l’annonce de sa décision. « C’est-à-dire que nous pouvons obliger les entreprises pharmaceutiques transnationales à autoriser la fabrication locale de médicaments à moindre coût. Attention, nous n’allons pas le faire pour quelques médicaments, mais bien pour tous, puis pour les produits chimiques destinés aux agriculteurs. Nous serons le pays pionnier dans ce genre de politique. »

 

Les 177 laboratoires concernés devront toutefois recevoir une compensation financière. En Europe, c’est l’Initiative Yasuni-ITT qui retient l’attention. À quelques semaines de la Conférence des Nations unies sur le changement climatique de Copenhague (du 7 au 18 décembre), deux membres du Conseil administratif et directif du projet ont fait une nouvelle tournée européenne. Situé aux portes du voisin péruvien, Yasuni est le plus grand parc de l’Équateur continental. Véritable bijou naturel de 1 million d’hectares, il détient plusieurs records mondiaux de biodiversité : des milliers d’espèces d’insectes et d’arbres, 500 espèces d’oiseaux, 173 espèces de mammifères. Il abrite aussi de grands gisements de pétrole lourd (846 millions de barils sont évoqués par la présidence, soit 20 % des réserves nationales), dans la zone Ishpingo-Tambococha-Tiputini (ITT), vaste de 200 000 hectares (1). En septembre 2007, devant l’Organisation des Nations unies à New York, Rafael Correa a proposé de ne pas exploiter les réserves, malgré la forte dépendance du pays aux hydrocarbures (22 % du PIB, soit 2/3 des exportations) et une perte de revenu estimée à 7 milliards d’euros. En échange, le chef d’État a réclamé une compensation internationale de 237 millions d’euros par an sur 13 ans, sous peine d’autoriser l’exploitation début 2008.

 

Des pionniers à Copenhague
Encouragé par son entourage et des associations à repousser l’échéance, il finit par signer un décret maintenant « indéfiniment inexploitées » les réserves de Yasuni, une décision qui ôte au projet toute forme de chantage écologique. Depuis, les négociations avec les pays du Nord avancent doucement. Selon la mission commerciale de l’Ambassade équatorienne à Paris, l’Allemagne a accordé 50 millions d’euros par an pendant 13 ans, un chiffre qui va au-delà des 30 millions demandés par Yasuni-ITT – les propositions sont établies en fonction du PIB de chaque pays donateur et du prix brut de la tonne de CO2. L’Espagne a offert 2,7 millions d’euros (sur les 12 millions demandés), la Norvège compte envoyer une délégation à Quito, la Chambre italienne des députés se montre intéressée, tout comme quelques ONG et personnalités. Les États-Unis, la Russie et la Chine pourraient aussi participer afin de réunir 237 millions d’euros d’ici décembre 2010.

 

Le fonds fiduciaire censé accueillir ces donations, pour l’heure au stade de projet, sera administré par les Nations unies. Ses intérêts serviront à la reforestation de l’Équateur, les énergies renouvelables et le développement social. Jean-François Claverie, directeur de la Coopération à l’association LOCAL(2), travaille au côté des collectivités équatoriennes opératrices du plan national de reforestation, qui prévoit la replantation de 1 million d’hectares sur 20 ans. « Parmi les initiatives présentées par les pays du Sud à Copenhague, Yasuni-ITT est sans conteste la plus structurée », estime Jean-François Claverie. « Il s’agit d’un projet de développement durable dans sa globalité, dont Nord et Sud peuvent tirer parti », l’émission de CO2 évitée s’élevant à 407 millions de tonnes. Mais le projet arrive en pleine crise économique, ce qui « ne va pas l’aider ». Yasuni-ITT vise aussi à maintenir les villages de Tagaeri et Taromenane en isolement volontaire. Critiqué par les organisations écologiques et les communautés indiennes pour sa politique minière offensive, le gouvernement voit sans doute là un moyen de calmer les mécontentements au niveau national tout en créant l’événement à l’étranger.

 

Soutien aux exportateurs
Autre chantier en cours à Quito : la redéfinition de la politique d’aide à l’export via le ministère de Coordination de la production, de l’emploi et de la compétitivité (MCPEC), créé en 2008. Les principales bénéficiaires des réformes sont les petites entreprises, conformément à la nouvelle constitution équatorienne. « L’État encouragera les exportations dans un climat responsable, en favorisant celles qui génèrent le plus d’emploi et de valeur ajoutée », stipule le texte. Dans ce cadre, le pays compte « diversifier les marchés et la gamme des produits exportés ». Dix bureaux promotionnels viennent d’ouvrir leurs portes en Europe (France, Allemagne, Suède notamment), aux États-Unis, en Amérique latine et en Iran. « Nous valorisons les exportations équatoriennes sur les marchés haut de gamme », explique Valeria Escudero, attachée commerciale installée dans les locaux de l’ambassade équatorienne à Paris. « Cacao, fleurs coupées, crevettes, bananes (3), chapeaux Panama… Tous ces produits de qualité méritent une nouvelle stratégie en matière de promotion, de production et de distribution. »

 

Le repositionnement concerne huit catégories de produits et le secteur touristique (lire l’encadré). Localement, des changements doivent aussi s’opérer. Les associations de producteurs sont encore peu nombreuses, ce qui rend difficile la mise en œuvre des ambitions équatoriennes sur les marchés étrangers. Dans le cas du cacao, environ 80 % des cultures ont une superficie inférieure à 8 hectares. Les quelques expériences coopératives ont pourtant porté leurs fruits. L’association Agrocafa, par exemple, exporte son cacao spécial « Don Homero » aux États-Unis, en Europe et en Colombie depuis 1996. Elle a aujourd’hui les yeux rivés sur la Chine et le Japon. L’un des producteurs, Fernando Crespo, est propriétaire du ranch San Jacinto (situé près de Guayaquil). Grâce à l’aide de la Banque interaméricaine de développement, sa société dispose d’une usine qui transforme les fèves en tablettes de grande qualité. Mais il n’en existe qu’une poignée sur tout le territoire. C’est pourquoi la ministre du MCPEC, Nathalie Cely, a lancé « Negocios inclusivos Globales », un programme public-privé qui encourage le transfert technologique des acheteurs vers les pro- ducteurs. Un accord existe déjà avec le groupe Nestlé, l’un des gros clients du pays. Cette nouvelle devrait rassurer les amateurs de chocolat équatorien, comme Rémi Henry, propriétaire de l’Atelier du confiseur (à Colombes, dans la région parisienne).

 

Développer les échanges directs
Chef pâtissier du Fouquet’s pendant onze ans, lauréat du Concours du meilleur chocolat artisanal de la ville de Paris en 2004 et 2005, Rémi Henry admire le travail accompli par Fernando Crespo. « Fernando est un artiste. Il affine et réaffine sans cesse, jusqu’à obtenir la meilleure saveur. Sa façon d’exercer son métier, dans des conditions plus difficiles qu’en Europe, m’impressionne. Le résultat n’a rien à envier aux couverturiers parisiens. » Le chocolatier profite de la venue très occasionnelle du producteur dans la capitale française pour se ravitailler. « Nous sommes quelques artisans à adorer ses produits. Si nous unissions nos forces, nous pourrions en faire venir une tonne chaque année. » Pendant que l’idée fait son chemin, Fernando Crespo court les salons internationaux grâce au soutien financier des missions économiques équatoriennes. « Nos équipes ont conçu un plan de développement pour chacun des dix pays cibles », précise Valeria Escudero.

 

« En France, nous travaillons sur des partenariats avec les artisans, les traiteurs haut de gamme, comme Lenôtre et Le Bon Marché, ou encore les niches des grandes enseignes (Monoprix Gourmet, par exemple). L’idée consiste à proposer au consommateur final un panier équatorien de qualité. » En Allemagne, les attachés commerciaux visent plutôt la filière écologique. Ils mettent en avant la valeur ajoutée des produits, l’originalité du packaging et l’équitabilité des pratiques commerciales. Quito réfléchit à de nouveaux canaux de distribution pour mieux contrôler ses exportations en évitant le plus possible l’emploi d’intermédiaires. « Dans le cas des fleurs coupées vendues en France, nous pensons lancer des vols directs Quito-Paris et disposer de notre propre espace à Rungis (le grand marché français de produits frais situé à 2 km de l’aéroport d’Orly, ndlr). Les grossistes ont tendance à mélanger les fleurs équatoriennes, vendues plus chères, avec des fleurs de qualité moindre. Nous préférerions traiter directement avec les fleuristes parisiens. »

 

(1) Des activités pétrolières existent déjà dans d’autres zones du parc.
(2) L’observatoire des changements de l’Amérique latine, rattaché à l’université Paris III (Sorbonne nouvelle).
(3) L’Équateur est le premier producteur mondial de bananes et de cacao fin.

 

Miser sur le tourisme équitable
Le tourisme fait partie des priorités du gouvernement équatorien. La diversité naturelle du pays andin et son identité indienne jalousement préservée lui assurent un certain succès auprès des touristes américains. Les visiteurs européens, eux, ne s’y bousculent pas. « Ils constituent pourtant une cible plus proche de notre stratégie sectorielle. Nous ne voulons pas d’un tourisme de masse en Équateur, mais d’un tourisme haut de gamme, écologique et basé sur l’échange », explique Valeria Escudero. Des initiatives locales existent déjà au Nord et à l’Est. Elles proposent des visites « nature et traditions » aux côtés de guides indiens. À quelques kilomètres de Tena, en Amazonie, le village de Campo Cocha accueille ainsi une centaine de touristes espagnols et français chaque année. Au départ réticente face à ce projet privé lancé par l’un des membres, la petite communauté kichwa s’est prise au jeu. Quelques connaisseurs de la forêt primaire environnante se relaient pour faire découvrir espèces végétales et plantes médicinales aux touristes. Le projet permet de préserver la biodiversité et la culture kichwa. Elle démontre aussi la capacité des communautés à créer elles-mêmes des projets alternatifs contribuant à leur survie.

 

Contact : Cabanes Nanambiiki, www.amazanga.org.