Les migrants mexicains, créateurs d’entreprises

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Jean Papail cosigne une analyse du processus de désalarisation au Mexique (transformation des salariés en travailleurs indépendants ou micro-entrepreneurs) et ses liens avec la migration internationale.

Commerce International : Comment a évolué la part d’employeurs et de travailleurs indépendants au Mexique ? Quel est le rôle des 24 milliards d’euros transférés par les Mexicains des États-Unis dans la désalarisation (10 % de la population américaine étant d’origine mexicaine) ?
Jean Papail : « Cette proportion de non-salariés dans la population active mexicaine est relativement stable depuis de nombreuses années, fluctuant entre 25 et 30 %. Mais cette stabilité masque un phénomène important : le processus de “ désalarisation ” – passage du salariat au non-salariat – qui s’opère dans toutes les générations successives au cours de leur vie active. La proportion de non-salariés qui se situe autour de 20 % à 20-24 ans augmente progressivement dans chaque génération au fur et à mesure qu’elle vieillit, jusqu’à dépasser les 50 % après 60 ans. Ce n’est pas essentiellement dû aux transferts des migrants internationaux, mais leur épargne permet de réaliser ce processus de « désalarisation » nettement plus rapidement quand ils reviennent vivre au Mexique. C’est très net dans le groupe d’âges 30-40 ans, quand s’effectue la majeure partie des réinstallations des migrants au Mexique : la proportion de non-salariés y est nettement plus importante que parmi les non-migrants du même groupe d’âge. Cette différence s’atténue progressivement par la suite, pour devenir négligeable après 55 ans. Par ailleurs, une partie de l’épargne des migrants est parfois également investie dans la création de micro-entreprises par les épouses restées au Mexique ou par l’intermédiaire de prêts, par d’autres membres de la famille ou par des amis du migrant. »

Quelle est la part d’entrepreneuriat « dynamique », donc susceptible de développer son activité, et celle de « survie » ?
J. P. : « Dans notre étude, si l’on retient comme critères de l’entreprenariat dynamique des indicateurs comme le chiffre d’affaires, le nombre d’employés, l’ancienneté de la micro-entreprise, on peut dire qu’environ 20 % de ces micro-entreprises appartiennent à ce sous-groupe susceptible de poursuivre son développement et de générer d’autres emplois. Elles sont très majoritairement masculines et relativement bien corrélées avec le niveau d’éducation de l’entrepreneur. Une bonne partie n’a d’ailleurs pas pour objectif le développement ou la croissance de leur entreprise, mais l’obtention d’un niveau minimum de revenus. »

Observe-t-on le même processus dans les autres grands pays d’émigration (Chine, Inde, états d’Afrique de l’Ouest…) ?
J. P. : « Je connais mal la situation dans ces pays, mais l’on peut raisonnablement supposer que les transferts monétaires réalisés par ces migrants contribuent, comme au Mexique, avec plus ou moins d’efficacité selon l’environnement, à la création de micro-entreprises et d’emplois. Cela fait d’ailleurs une bonne quinzaine d’années – avec la très forte croissance observée des transferts monétaires au niveau mondial – que les organismes internationaux et les grands pays industrialisés pourvoyeurs de l’aide internationale mettent de plus en plus l’accent sur le rôle des migrants internationaux et de ces transferts dans la création d’entreprises, en cherchant à maximiser leur impact économique dans les pays d’origine de la migration. Divers mécanismes d’accompagnement de ces investissements sont souvent mis en œuvre pour en accroître la portée, en particulier pour faciliter l’accès au crédit qui demeure la difficulté essentielle à laquelle est confronté le micro-entrepreneur. »

Pour quel statut juridique optent ces entrepreneurs, qui représentent jusqu’à 50 % de l’activité chez les Mexicains du groupe d’âge 60-64 ans ? Quelle est la part d’informalité ?
J. P. : « La majeure partie de ces micro-entreprises appartient au secteur informel, c’est-à-dire qu’elles sont souvent non enregistrées, sans comptabilité élaborée. Elles procurent des revenus familiaux complémentaires (cas du non-salariat féminin) par des activités se réalisant souvent au domicile du micro-entrepreneur (cas du petit commerce ou des services), et emploient souvent de la main-d’œuvre familiale. Pour les personnes âgées, ne disposant généralement pas de pensions de retraite suffisantes – du fait de densités de cotisations relativement faibles durant leur vie active – et subissant l’effritement de la solidarité intergénérationnelle (réduction de la taille des ménages), l’auto-emploi permet le maintien en activité et l’obtention des ressources dont ils ont besoin. »

Quelle est la durée de vie moyenne de ces micro-entreprises ?
J. P. : « On ne peut calculer une durée de vie moyenne qu’à l’extinction totale des micro-entreprises créées une année donnée, comme pour l’espérance de vie des individus. Cependant, on peut estimer, à partir des enquêtes nationales successives sur l’emploi, que les disparitions de micro-entreprises sont très importantes durant les deux premières années, particulièrement dans le cas de celles créées par les femmes. Par exemple, entre 30 et 40 % des micro-entreprises masculines créées entre 2001 et 2004 présentes en 2005 ont disparu en 2009, tandis que cette proportion se situe entre 50 et 55 % parmi les micro-entreprises féminines. Cette fragilité a de multiples causes, mais le manque de sources de financement y contribue fortement. Les femmes génèrent nettement plus d’emplois non-salariés que les hommes dans le secteur non-agricole depuis une petite dizaine d’années, mais leurs activités sont nettement plus fragiles ou instables. Par ailleurs, la disparition d’une micro-entreprise ne signifie pas toujours inactivité ou retour au salariat. Elle peut parfois être suivie de la création d’une autre activité non-salariée dans une autre sous branche. »

 

Le réseau bancaire mexicain s’est-il adapté à ces nouvelles données démographiques et économiques ? D’après vos recherches, la majorité des sources de financement est familiale ou amicale…
J. P. : « La question de l’accès aux sources de financement demeure la préoccupation majeure des non-salariés. Le taux de bancarisation reste faible, ce qui est un facteur limitant, d’autant plus que le système bancaire est très réticent à s’engager dans ce secteur. Le gouvernement mexicain a mis en place, tant au niveau fédéral qu’au niveau des États, des programmes d’aide et de soutien aux micro-entreprises, mais moins de 5 % des micro-entrepreneurs les connaissent. Il y aurait donc de ce côté une marge de manœuvre importante pour accroître le volume de financement effectivement utilisé, mais il existe une certaine défiance vis-à-vis de l’offre émanant des pouvoirs publics, d’où l’importance prise par l’épargne familiale et par celle issue du travail migratoire. Mais, bien que la capacité de prêts provenant de l’épargne migratoire soit relativement importante, il ne faut pas oublier que l’essentiel de cette épargne est consacré prioritairement aux besoins essentiels (alimentation, santé éducation, etc.) des familles des migrants sur les lieux d’origine. »

 

Les femmes sont de plus en plus concernées par l’auto-emploi. Elles cumulent faibles revenus et durée de travail plus importante. Comment cela s’explique-t-il ?
J. P. : « Effectivement, on peut considérer qu’il y a depuis le début des années 2000 une “ irruption ” des femmes dans les activités économiques rémunérées et plus particulièrement dans le non-salariat, ou elles génèrent actuellement plus de postes de travail que les hommes. Cependant, contrairement aux hommes qui avaient généralement une expérience professionnelle préalable avant de créer leur micro-entreprise, la majorité des femmes non-salariées n’exerçaient pas d’activité auparavant. Ce manque d’expérience professionnelle, la modicité de leurs investissements – malgré un recours plus important aux financements issus du travail migratoire – contribuent à confiner leurs activités dans des occupations peu productives et peu rémunératrices. La moitié d’entre elles exercent d’ailleurs ces activités non-salariées pour compléter les revenus familiaux. Un autre facteur discriminant réside dans leur faible niveau d’éducation, nettement inférieur à celui des non-salariés masculins, alors que les femmes salariées sont en moyenne mieux éduquées que les hommes salariés, surtout parmi les générations les plus jeunes. »
Les migrants mexicains, créateurs d’entreprises
De Jean Papail et Jésus Arroyo Alejandre
L’Harmattan (septembre 2010),
164 pages, 15,50 €