L’homme est-il responsable de ce qu’il entreprend ?

49
Si l’intention, la capacité d’action et la responsabilité définissent la possibilité d’un monde, leurs rapports variables peuvent en réaliser « l’impossibilité » contemporaine.

Plusieurs figures permettent de définir le rapport de l’homme à son action et donc l’ampleur de sa responsabilité. Une figure très familière est celle de la responsabilité intentionnelle. Elle rattache l’action à l’intention d’agir. Une personne est considérée comme responsable de ce qu’elle avait l’intention d’accomplir. On a une causalité entre l’intention et l’action, et entre l’action et l’effet qu’elle a produit. C’est ici la conception étroite et, disons rassurante, de la responsabilité.
Une autre figure de la responsabilité hante l’action humaine depuis l’Antiquité. Celle de l’homme qui, par un enchaînement diabolique de circonstances, se retrouve contre toute attente, et souvent de manière atroce, responsable de ce qu’il a fait, mais n’a pas voulu faire : Œdipe tuant sur son chemin un homme qu’il découvrira être son père… La responsabilité est ici totale et inévitable, mais c’est une responsabilité paradoxale. La plupart des tragédies ont essayé de rendre intelligible ce malheur intrinsèque de l’action et cette disproportion de la responsabilité. Jusqu’ici,
il est question d’agir et pas encore d’entreprendre.
Entreprendre est un terme fort ancien, mais dont l’acception actuelle date du XVIIIe siècle. Il consacre l’apparition de la figure individuelle de l’entrepreneur. Il fallait la Révolution française et la levée progressive des contraintes jadis placées sur l’activité économique (du fait des corporations) pour voir apparaître un type d’action nouveau qui était celui d’entreprendre et dont la portée ne touchait pas simplement au monde économique.
Quels traits distinguent l’acte d’entreprendre de l’action telle qu’évoquée plus haut ? D’abord, dans l’idée d’entreprendre, il y a l’idée que quelque chose de vraiment nouveau est créé, quelque chose de positif et doté de valeurs qui ouvre de nouvelles dimensions dans la réalité.
Autre trait important : il n’y a pas d’entreprise s’il n’y a pas la capacité d’avoir des attentes qui ne soient pas systématiquement trompées. On ne peut entreprendre et créer que dans un monde où les règles du jeu sont connues, où une prévisibilité est acquise. Il faut donc libérer les capacités d’action, il faut une véritable liberté, mais il faut un ordre de droit. Enfin, au cœur de cette notion d’entreprendre, un autre élément indispensable va nous ramener à la notion de responsabilité. C’est la conception du risque. Il n’y a pas d’ouverture de l’avenir et de création d’une nouvelle réalité sans une mise de fond qui donne tout son prix à l’acte d’entreprendre. Des risques de court ou de long terme, des risques individuels ou collectifs. La figure de l’entrepreneur a rapidement imposé ces questions de responsabilité, de risque et d’engagement collectif.
Alors : l’homme est-il responsable de ce qu’il entreprend ? Oui, évidemment, comment ne le serait-il pas ? Mais cette responsa-bilité, il lui est parfois impossible de l’expliciter, parce que le monde qu’il a créé lui est devenu trop complexe et dépasse sa
capacité d’explication. D’où ce sentiment contrasté d’une responsabilité accrue et d’une dépossession accrue. Dans un monde si complexe, il est devenu trop difficile de savoir ce dont nous sommes responsables.
Responsabilité raréfiée et manque de visibilité sur les fins. Responsabilité raréfiée, parce que ce qui a caractérisé l’émergence du libéralisme économique, c’est la multiplication d’initiatives économiques décentralisées sans aucune planification ni intelligence d’ensemble qui a créé cette extraordinaire vitalité économique et ce développement de l’Europe moderne. Mais en même temps, elle créait aussi, inévitablement, une très grande complexité. Une complexité qui a parfois rendu tragique la notion de responsabilité. L’homme devient un apprenti sorcier, il est de plus en plus capable d’initier toutes sortes d’actions, mais de moins en moins capable d’en contrôler les conséquences.
En même temps, il faut bien avoir conscience que ce monde créé n’est pas seulement un monde matériel. C’est également un monde social, un monde de rapports sociaux. (…) Seulement derrière ce monde de relations sociales objectivées, entre les producteurs, les travailleurs et ceux qui peuvent investir, il n’est plus possible de voir une intention humaine. Et là où il n’est plus possible de voir une intention humaine, où va-t-on trouver la responsabilité ?
Bien sûr, l’homme qui entreprend est responsable de ce qu’il a produit, mais il nous faut comprendre que la portée de l’action est limitée, même si l’ampleur de la responsabilité est encore plus considérable. C’est dans ce décalage entre une capacité d’action qui s’est rétrécie en dépit de tous les artifices technologiques, et une responsabilité qui s’est considérablement agrandie à l’échelle du monde entier, qu’il faut voir l’un des traits caractéristiques de la condition contemporaine. Cette responsabilité-là va clairement au-delà de la responsabilité intentionnelle, parce que les actions produisent d’autres effets que ceux attendus, parce que parfois les effets des actions s’agrègent avec d’autres effets d’autres actions, produisant un effet collectif dont personne ne se reconnaît responsable…
à partir des années 2000, le gouvernement américain a voulu par tous les moyens possibles favoriser l’accès à la propriété même des plus pauvres. Des personnes qui n’avaient que très peu de ressources ont été incitées à devenir propriétaires. On leur a proposé des emprunts qu’ils n’étaient pas en mesure de rembourser. Puis on leur a demandé de refinancer un emprunt pour rembourser le premier emprunt acquis, avec l’idée que la valeur du bien ne pourrait que s’accroître et que tout cela produirait un cercle euphorique. Ces crédits non-solvables, qui étaient au départ des relations de personne à personne, sont devenus des produits sur les marchés. On les a fractionnés en produits dérivés, agrégés dans des ensembles de produits à risque et de produits sans risque jusqu’à la catastrophe d’il y a deux ans. Qui est responsable ? Ceux qui ont acheté une maison ? Ceux qui les ont incités ? Le gouvernement ? Les courtiers des refinancements ? Les traders qui ont conçu ces produits avec l’idée qu’une hiérarchisation permettrait d’éviter les risques et que, pour finir, nous n’aurions pas à nous poser la question de la responsabilité puisque les conséquences seraient heureuses pour tout le monde ? Cet extraordinaire édifice a été réduit à néant. Et l’épisode final a été la leçon la plus difficile à accepter : ceux qui avaient pris les plus grands risques et qui, dans leur conception la plus euphorique de la responsabilité de l’entrepreneur, auraient dû être sanctionnés, ceux-là ont été finalement sauvés parce qu’ils étaient « trop gros » pour que l’on prenne le risque que leur faillite entraîne une détérioration de toute activité économique.
Mais quel mauvais signal par rapport à cette responsabilité de l’entrepreneur que là où les règles n’ont pas été respectées, il y est quand même une telle impunité.
Nous voilà donc avec une responsabilité aussi tragique que celle des héros de l’Antiquité, mais cette tragédie a tous les caractères de notre temps : elle est collective, sans poésie et nous oblige à aller de l’avant en sachant qu’à chaque instant nous sommes au bord du précipice.