L’innovation « made in Israël »

29

israel_mai11

Avec ses palmiers, sa vue superbe sur la Méditerranée et sa population de trentenaires, le Matam, construit au pied du mont Carmel, a des allures de village de vacances. Et pourtant, le plus grand parc technologique d’Israël, situé à l’entrée de Haïfa, symbolise la mutation de l’État hébreu en Silicon Valley du Moyen-Orient. Ici, les principaux noms de l’informatique mondiale, de Google à Microsoft en passant par Intel, ont ouvert des centres de R & D. On y trouve les fleurons israéliens des industries de pointe, à l’image d’Elbit Systems (Défense), ou encore les start-up de l’incubateur du Technion, le MIT local. Pour l’heure, Israël est l’un des pays qui investit le plus dans sa R&D civile, soit près de 5 % de son PIB. « L’un des points forts du modèle israélien est de soutenir très en amont des idées ou des technologies de rupture auxquelles personne ne croit », souligne-t-on au sein de l’incubateur technologique du Technion, le premier à avoir accueilli un fonds américain (Battery Ventures) à son tour de table.

 

Comment est né ce cas d’école ? Chercheur au Georgia Institute of Technology, Dan Breznitz rappelle que l’innovation industrielle est devenue un mot d’ordre à la fin des années soixante, dans le sillage de la Guerre des six jours et de l’embargo militaire décrété par la France. « La réaction de Tel-Aviv a consisté à mobiliser R & D et capitaux dans l’espoir de développer sa propre technologie pour faire face militairement à ses ennemis », explique Breznitz dans son ouvrage dédié aux politiques d’innovation made in Israël, Taïwan et Irlande (1). C’est aussi à cette époque que le bureau du Chief Scientist du ministère de l’Industrie et du Commerce voit le jour, afin de développer la recherche civile. L’organisme va progressivement se doter d’une batterie d’outils censés insuffler l’esprit d’entreprise aux chercheurs (programme incubateurs), financer des technologies génériques dans le cadre de consortia (Magnet) ou faire émerger une industrie locale de capital-risque (Yozma).

 

24 incubateurs technologiques
Dès 1991, l’arrivée de plus de 1 million d’immigrants russes, ingénieurs de formation pour la plupart, pousse les pouvoir publics à créer un dispositif national de 24 incubateurs technologiques. « La formule existait aux États-Unis, mais des modifications ont été introduites : l’État hébreu a pris le risque d’investir en phase d’amorçage, au niveau de la “ preuve de concept ”, afin d’obtenir le meilleur de l’innovation », souligne Rina Pridor, l’instigatrice du programme, qu’elle a supervisé jusqu’à la fin 2008. Des projets qui sont désormais dans le pipeline des acteurs du capital-risque… Depuis une décennie, tous les incubateurs ont, en effet, été privatisés, notamment via l’introduction en bourse des sociétés-mères ; tandis qu’un tiers des projets incubés provient des sociétés de transfert de technologie des universités.

 

Les limites d’un système
L’innovation made in Israël a aussi bénéficié du débouché américain. Compte tenu de l’étroitesse du marché, le secteur high-tech a dû miser sur des projets compétitifs à l’échelle internationale. Dans ce contexte, le partenariat noué avec les États-Unis s’est avéré essentiel. Né voilà 32 ans, le programme binational Bird a soutenu plus de 800 projets, dont la R&D était localisée en Israël et le commercial aux États-Unis… Ce tropisme américain constitue d’ailleurs l’une des limites du modèle israélien. « Cette économie repose largement sur des start-up, qui tendent à se faire racheter par des groupes américains, ou à se délocaliser Outre-Atlantique », constate l’universitaire Dan Breznitz. De sorte que les bénéfices de l’innovation ne restent pas toujours en Israël. « L’écosystème israélien ne favorise guère la transformation des start-up en grandes entreprises, reconnaît Eugene Kandel, qui dirige le Conseil national économique (lire interview). Mais il n’est pas forcément dans l’intérêt du pays de dépendre d’un méga groupe de type Nokia. »

 

Gourou du high-tech israélien, Yossi Vardi jette aussi un regard positif sur ce phénomène : « Il existe une fertilisation croisée entre les jeunes pousses israéliennes et les multinationales qui apportent leur force de frappe marketing et financière », confie le « serial » entrepreneur. Last but not least, le rôle moteur joué par l’armée. Les unités d’élites technologiques de Tsahal servent de vivier pour la high-tech locale, qui représente 35 % du PIB israélien et 10 % de la population active tandis que maintes innovations s’inspirent de technologies initiées dans les industries de la Défense. Dans les télécoms, les expertises développées dans les secteurs militaire et civil sont très similaires. Dans l’industrie médicale, l’exemple le plus connu est celui de la capsule d’endoscopie de Given Imaging. Remboursé par les systèmes de santé français ou allemand, ce produit, connu sous le nom de Pillcam est adapté d’une technologie mise au point par le missilier Rafael. Une success story que les pouvoirs publics israéliens espèrent démultiplier. Le Chief Scientist et le ministère de la Défense projettent ainsi de lancer dans les prochains mois un fonds d’investissement visant à « optimiser le potentiel commercial des innovations issues des secteurs civil et militaire ». 

 

(1) Innovation and the State : Political Choice and Strategies for Growth in Israel, Taiwan and Ireland. (Yale University Press, 2007)