Mohamed Choucair, président de la Chambre de commerce de Beyrouth

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À la tête d’une chocolaterie familiale devenue une société multinationale de produits de luxe, Mohamed Choucair, 42 ans, préside la Chambre de commerce, d’industrie et d’agriculture de Beyrouth et du mont Liban et la Fédération des CCIA du Liban depuis 2010. « La renaissance de la région méditerranéenne viendra des villes », aime-t-il répéter.
Commerce International : Comment la cité méditerranéenne peut-elle aider au dynamisme de l’arc méditerranéen ?
Mohamed Choucair : « Les cités ont un grand rôle à jouer dans l’avenir de la Méditerranée. La Renaissance en Europe fut le fait des cités-États. Nous pensons que la renaissance de la région viendra des villes. Elles réunissent en effet deux institutions importantes et que concernent l’organisation économique et le développement : la municipalité, qui assume le poids du secteur public, et la chambre de commerce, fer de lance des organisations du secteur privé. Meda City (1) l’a très bien compris et a donc invité une cinquantaine de maires et de présidents de chambres pour dialoguer ensemble sur les possibilités de coopération et les besoins du développement. Municipalités et chambres de commerce sont des institutions beaucoup moins lourdes que les administrations de l’État. »

Quel poids les PME occupent-elles dans le tissu économique du Liban ?
M. C.: « Les petites entreprises assurent 70 % de la production nationale et 80 % de l’emploi. Et en période de crise, la micro-entreprise (moins de 10 personnes, chef d’entreprise compris) est une solution pour limiter le chômage et l’émigration. Elles sont très nombreuses à Beyrouth, mais la plupart relèvent, malheureusement, du secteur informel. »

Comment les CCI comme la vôtre peuvent-elles aider les petites entreprises à se développer dans la région méditerranéenne ?
M. C.: « Les chambres ont développé une multitude de services à l’entreprise. Ces services tendent à rationaliser la petite – y compris la très petite – entreprise en lui proposant notamment des formations qu’elle pourrait autrement difficilement s’offrir. Un effort particulier est fait pour aider les entreprises à atteindre leur seuil critique, celui qui leur permettra d’affronter la concurrence internationale. Il n’est plus nécessaire aujourd’hui d’être une entreprise géante pour affronter la concurrence. »

Quels projets ou expériences menés à Beyrouth avez-vous voulu mettre en avant lors de la rencontre ?
M. C.: « La façon dont Beyrouth s’est relevée de ses cendres démontre le dynamisme de la ville. Ceux qui la connaissent vous diront qu’ils retrouvent en elle toutes les villes de la Méditerranée et qu’ils s’y sentent chez eux. C’est un aspect rassembleur, une qualité très utile dans la formation des liens et le développement de la coopération. »
Quels sont les principaux secteurs porteurs au Liban ?
M. C.: « La croissance réelle a atteint 9,5 % en 2009, contre 8 % en 2008. Le Liban n’a pas connu la crise. Son intégration à l’économie régionale a fait qu’une bonne partie des investissements directs étrangers (5,9 milliards de dollars en 2008, soit 4,4 milliards d’euros) et des placements y ont été attirés. Ces dernières années ont, d’autre part, connu un développement significatif du tourisme et des loisirs, attribuable notamment à l’amélioration du niveau de vie dans les pays arabes, dont la destination touristique privilégiée reste le Liban. Le pays a ainsi reçu environ 1,9 million de touristes en 2009, soit une progression de 18,75 % par rapport à 2008 malgré la crise. Les revenus du tourisme atteignaient 6,5 milliards de dollars en 2009, c’est-à-dire 4,9 milliards d’euros, soit l’équivalent de 20 % du PIB. Ils représentent la principale source de revenus de l’économie libanaise. »

Quels sont les secteurs d’avenir selon la Chambre ?
M. C.: « La Chambre s’occupe surtout des PME qui viennent d’une infinité de secteurs et sous-secteurs. Il est donc difficile d’en prévoir l’évolution. C’est pourquoi nous préférons privilégier l’égalité des chances dans l’assistance que nous prodiguons et laisser le marché faire la sélection. Nous sommes souvent étonnés de voir des entreprises très dynamiques naître de secteurs apparemment moribonds, comme l’industrie textile, par exemple. »

Êtes-vous satisfait de programmes de partenariats comme Meda I et II (2) établis avec l’Union européenne ?
M. C.: « Ces deux programmes avaient basé sur le revenu par habitant et le chiffre de population les critères décidant de l’attribution d’aide au développement. Or, dans ces deux cas, le Liban figure en bonne place. Le revenu par personne est l’un des plus élevés de la région et sa population limitée à 4 millions. Si nous sommes reconnaissants des efforts européens, le Liban a donc toutefois été le moins bien servi de la région dans ce cadre. Cela explique, entre autres, que son industrie et son agriculture n’aient pas été mises à niveau. »

Avez-vous établi des partenariats avec d’autres Chambres de commerce et d’industrie ?
M. C.: « Nous croyons fortement à la coopération entre Chambres de commerce. C’est l’un des forts vecteurs de coopération régionale. Mais il faut bien choisir les acteurs et les domaines de coopération pour que cela soit efficace. Nous avons déjà établi un large programme de coopération avec la Chambre de Paris, signé un accord de coopération avec la CCI de Milan et entamé des relations très étroites avec leur agence “Promos”, qui sont un modèle de dynamisme dans le service à l’entreprise. Nous développons aussi des liens avec de nombreuses Chambres en Syrie, en Jordanie, dans les pays du Golfe, en France, en Italie, en Espagne et en Turquie, dans des domaines plus spécifiques. »

Quels sont vos projets en cours ?
M. C.: « La “Chambre électronique” est sans doute l’un de nos projets actuels les plus importants : bientôt, tous nos services seront fournis sur Internet, sans que l’entreprise ait à se déplacer. Le second aspect important est l’avancée vers plus de transparence afin que les entreprises puissent mieux connaître nos activités et en tirer profit. »

Comment Beyrouth et sa région se sont-ils remis des bombardements de 2006 ?
M. C.: « Le Liban a été très affecté par les destructions de 2006 : des ponts qui venaient d’être construits, des chantiers et des immeubles ont été détruits. Cependant, la volonté de reconstruction a atteint l’obsession. L’assistance d’urgence de près de 1 milliard de dollars mise à disposition par les “pays amis” a eu un effet très positif sur le moral des Libanais. »

Un classement place le Liban au premier rang des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord dans le domaine des transferts d’argent venant des ressortissants vivant à l’étranger. Les transferts atteindraient 8,2 milliards de dollars, soit 6,2 milliards d’euros en 2010. Quelles sont les répercussions sur l’économie du pays ?
M. C.: « Nous avons assisté au Liban à une émigration de techniciens et de jeunes diplômés, émigration entraînée surtout par le manque d’investissement dans les secteurs de production. D’autre part, l’économie libanaise étant fortement intégrée à l’économie régionale, les Libanais ont toujours été fortement présents dans les pays du Golfe. Comme il s’agit le plus souvent d’une émigration temporaire, la plupart des travailleurs qui partent, laissent leurs familles au Liban, d’où l’importance des transferts d’argent. Ce qui se traduit par un excès d’importations et un déficit commercial. Cependant, la balance commerciale est trompeuse, car une bonne partie est compensée par le revenu des services. »

Différents classements internationaux ont récemment mis à mal la « crédibilité » du Liban. Cela vous inquiète-t-il ?
M. C.: « Ce sont surtout certaines dissensions politiques, qui naissent du conflit au Moyen-Orient, qui nuisent à la “crédibilité” du Liban. Et les évaluations internationales reflètent cet état de choses. Doing Business est un classement auquel nous sommes notamment attentifs (11 places perdues depuis 2009, ndlr). Le Liban occupe la 113e place sur 183 pays. Ce n’est pas idéal, mais il faut être réaliste. Les investissements étrangers ont toutefois progressé en 2009. C’est d’ailleurs l’un des rares pays où ce constat a pu être fait au plus fort de la crise mondiale. Que faut-il en conclure ? Que les classements ne prennent vraisemblablement pas suffisamment de facteurs en compte et/ou que les crises politiques provoquent des comportements atypiques que les classements saisissent mal. »

Quelles sont les perspectives pour le futur proche ?
M. C.: « Si le Liban n’a pas souffert au cœur de la crise, pourquoi rencontrerait-il des difficultés à présent ? La seule crainte reste que le conflit du Moyen-Orient ne pèse encore plus sur l’ordre intérieur. Cela aurait alors inévitablement des conséquences sur la situation économique. J’espère sincèrement que nous n’en arriverons pas là. En tout cas, nous faisons tout ce qu’il faut pour séparer l’économique du politique. »
(1) Lire notre article sur l’événement de Barcelone.
(2) “Le programme Meda vise à mettre en œuvre les mesures de coopération destinées à aider les pays tiers méditerranéens à procéder à des réformes de leurs structures économiques et sociales et à atténuer les effets du développement économique sur le plan social et environnemental.” Source : UE