Réseau 3G : la Thaïlande à la traîne

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Alors que certains pays de la région développent déjà leur réseau 4G, le royaume vient de repousser, pour la énième fois, l’attribution des fréquences 3G à la demande de l’opérateur historique Cat Telecom. Ce dernier contestait l’autorité de la Commission nationale des télécommunications (NTC) en la matière. La cour administrative thaïlandaise a tranché en septembre : c’est le National Telecommunications Board (NTB) qui devra allouer les fréquences. Mais se pose alors un problème dont on ne sait s’il trouvera bien sa solution. Car cet organisme n’a pas encore été formé et ne devrait pas voir le jour avant le début 2011…
Après de longues années de discussions et de reports, ce nouveau délai désespère les milieux d’affaires. « C’est un manque à gagner à la fois pour les opérateurs et les consommateurs », regrette ainsi Suchart Sakkarnkosol, directeur de la division Économie nationale de la Banque de Thaïlande. Visiblement embarrassé, le président de la Chambre de commerce thaïlandaise (TCC) a, quant à lui, préféré ne pas répondre à nos questions.
Une étude de la NTC prévoyait la création de 80 000 emplois et jusqu’à 2,3 % de croissance supplémentaire grâce aux retombées de la 3G, qui permet des transferts de données en haut débit (visiophonie, télévision…). « Ce report rend incertain le développement global des télécoms dans le pays », déclare la Joint Foreign Chamber of Commerce of Thailand (JFCCT) dans un communiqué de presse.
Même le Cambodge et le Laos ont une longueur d’avance
Il faut dire que la Thaïlande est l’un des rares pays d’Asie du Sud-Est à ne pas encore avoir lancé la 3G. Le premier réseau dit de « troisième génération » a été mis en place au Japon en 2001 et tous les pays de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (Asean) l’ont désormais mis en place. Même le Myanmar (ex-Birmanie) a maintenant mis en place un réseau 3G autour de la capitale économique, Rangoon, pour une poignée d’heureux élus, en majorité des officiers de la junte au pouvoir. Le Laos, le Vietnam et le Cambodge, considérés comme moins développés, ont eux aussi pris une longueur d’avance sur la Thaïlande dans ce domaine, même si le marché est encore limité. « L’âge médian de la population est de 21 ans. Nos consommateurs sont donc ouverts aux nouvelles technologies, il y a un marché », déclarait Morten Eriksen, Chief Executive Officer de Cadcomm, pionnier de la 3G au Cambodge. Dès le lancement du réseau en 2008, plus de 80 % du trafic était lié à l’échange de données sur Internet et non plus à l’utilisation classique (voix, SMS).
Un impact difficile à quantifier
En Malaisie, autre pays voisin, la première formule commerciale 3G a été lancée en 2004. « Le développement de la 3G en Malaisie était nécessaire. Aujourd’hui, tous les nouveaux portables sont équipés de cette technologie », note KS Wong, directeur exécutif de la Chambre nationale malaisienne du commerce et de l’industrie. Il estime néanmoins qu’il est difficile de quantifier l’impact de la 3G sur l’économie locale.
En Indonésie, où le taux de pénétration des téléphones mobiles atteint environ 50 % de la population, selon une étude Nielsen d’avril 2010 commandée par la Chambre de commerce nationale indonésienne (KADIN), la 3G est apparue dès 2007… En Thaïlande, ce même taux de pénétration dépasse les 110 %. Certains observateurs estiment donc que l’absence de réseau 3G pénalise gravement le royaume. « La semaine précédant le nouveau report, la Commission nationale des télécommunications avait pourtant organisé un grand événement afin de vanter les mérites de la 3G pour le consommateur. La Thaïlande se ridiculise ! » ironise l’un d’entre eux.
Pour Laurent Perche, responsable Solution et Marketing chez Alcatel-Lucent (Thailand), il en va de l’image du royaume auprès des investisseurs : « Quand une compagnie se demande où elle va installer son siège, les télécoms sont un facteur primordial. C’est comme s’interroger sur l’alimentation en électricité ! Aujourd’hui, l’accès au haut débit est encore relativement limité dans le royaume. La 3G, en apportant plus de compétition, permettrait une diminution des coûts et des services de meilleure qualité. » La mise aux enchères des fréquences 3G est maintenant suspendue à une décision de la cour constitutionnelle ou à la formation du NTB, le nouvel organisme régulateur. Un processus qui pourrait prendre encore deux ans…
Un dossier parasité par les enjeux politiques
Le dossier des télécoms est un sujet hautement politique en Thaïlande : la concession de téléphonie mobile attribuée à AIS – une filiale de la holding Shin Corp – a permis à l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, la bête noire du gouvernement actuel, de faire fortune en un temps record et de devenir l’homme politique le plus populaire du pays. C’est aussi la revente de Shin Corp à un groupe étranger qui a précipité sa chute en 2006. Mais le sort des opérateurs historiques, TOT et Cat Telecom, constitue le point de blocage le plus important. Jusqu’à présent, les fréquences radios GSM (900 MHz et 1 800 MHz) étaient détenues par ces deux opérateurs publics qui louaient le droit d’utilisation de leurs fréquences à des opérateurs privés, obligés d’accepter des conditions très défavorables. Encore aujourd’hui, le « locataire » doit investir dans les équipements, transférer leur propriété à l’opérateur historique et, enfin, lui reverser 20 à 30 % de ses revenus. Ainsi, l’année dernière, TOT a par exemple tiré 19 milliards de bahts (environ 390 millions d’euros) de ce « partage des gains ». En achetant une fréquence 3G, les opérateurs privés ne devront plus reverser que 6,5 % de leurs recettes, ce qui représenterait un manque à gagner important pour les opérateurs historiques. Depuis les premiers débats sur la 3G en 2003, aucune solution alternative n’a été proposée à TOT et à Cat Telecom qui se battent donc pour faire traîner l’arrivée du nouveau réseau. « Ce dossier incarne l’inefficacité du gouvernement thaïlandais et de sa bureaucratie, et montre à quel point il peut freiner le progrès dans ce pays », glisse un observateur thaïlandais du milieu bancaire.