Sénégal: dans la région de Kayar, l’usine Novabrick mise sur la dimension humaine

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A l’usine Novabrick, le sable de la dune est acheminé par le « 4×4 du désert », à savoir par des chevaux de la région, petits mais robustes. Lorsque Arona Sy, PDG de l’entreprise, a annoncé son projet d’implantation à Kayar, premier port de pêche artisanale d’Afrique de l’Ouest, personne n’y croyait. Que venait faire ici, en pleine zone défavorisée, une usine ultramoderne ? La région est si pauvre qu’il n’y existe aucune infrastructure pour stocker et conserver le poisson frais. Et lorsque les familles de pêcheurs ne trouvent pas client, elles n’ont plus qu’à rejeter leur poisson à la mer… « L’alternative, c’est l’émigration clandestine, confie Arona Sy. Beaucoup en rêvent. Peu y parviennent. Reste que l’émigration est un business fleurissant qui transforme les pirogues des pêcheurs en charter illusoire pour la “forteresse Europe”. »

 

Un trafic odieusement rémunérateur
« J’ai payé 1 000 euros pour le passage vers l’Espagne, nous étions 136 dans la pirogue. Certaines pirogues embarquent jusqu’à 250 passagers. La traversée a duré une semaine jusqu’à Ténérife, aux îles Canaries. Nous avons été repérés par la Marine espagnole et la Croix Rouge qui nous ont livrés à la police espagnole. Nous sommes alors restés prisonniers 41 jours en centre de rétention », témoigne Al Ousseynou Sow, ancien candidat à l’émigration, aujourd’hui ouvrier chez Novabrick. « 49 personnes parmi nous ont été reconduites par avion au Sénégal. On nous a donné 50 euros pour nous refaire une vie ! 87 passagers sont restés sur place pour être embauchés, bien sûr sans être déclarés, dans l’agriculture ou les usines chimiques… Ce trafic est très organisé. À Kayar, chaque famille compte au moins un mort, perdu dans la traversée. » Dans ce contexte social sensible, Arona Sy ne voulait pas se contenter de donner à son activité industrielle une dimension environnementale en réduisant simplement sa consommation électrique grâce à des panneaux solaires. Pour lui, l’Afrique a le droit de prétendre au développement durable. Bref, management doit rimer avec éthique. « Je ne connaissais pas l’histoire personnelle d’Al Ousseynou Sow », reconnaît le PDG, étonné. « En revanche, nous avons tenu à instaurer, dès le départ, des conditions de travail qui respectent la santé et la sécurité des ouvriers. »

 

En route vers les standards internationaux
Tout commence avec la tenue de travail : chaussures de sécurité, casques de chantier, casques anti-bruit, masques anti-poussière… Mais il ne suffit pas de proposer. « Nous avons rencontré un énorme problème pour que les ouvriers acceptent de porter les chaussures de sécurité. Or, il est nécessaire qu’ils les mettent pour éviter de se blesser. Culturellement, les ouvriers ont l’habitude ancestrale de marcher pieds nus. Ils ont alors tendance à enlever les chaussures, car elles leur font mal aux pieds », analyse Romain Munier, directeur de production. « Je leur ai dit de les mettre une heure le premier jour. Puis deux heures le lendemain, etc. Il faut vérifier tous les jours s’ils respectent cette consigne. » En revanche, les ouvriers travaillant sur les malaxeurs à béton ont bien accepté les lunettes de sécurité contre les projections. De même s’agissant des casques de chantier réclamés par les opérateurs sur les presses à parpaings. Après six mois d’activité, l’usine est encore jeune pour mettre en place le référentiel international OHSAS 18000 (sécurité et santé au travail). « Nous n’en sommes pas là ! Notre charte de sécurité et santé existe, mais elle est orale », poursuit Romain Munier qui, pour éviter les TMS (troubles musculo-squelettiques), a équipé l’usine de transpalettes pour la manutention des produits lourds. Novabrick veut aller plus loin : « Nous voulons tenter de décrocher la certification d’assurance de la qualité ISO 9001 version 2008 à l’horizon 2010 ou 2011, et dont le référentiel prévoit un volet sécurité. C’est dans ce cadre que nous allons commencer à structurer une démarche formelle de santé et sécurité au travail. » En attendant, même si la chaleur est loin d’être excessive avec une moyenne à 25 °C, l’humidité la rend très sensible. « Nous allons installer des extracteurs d’air », précise le directeur de production. Sur le terrain, le développement durable n’a que faire de grands discours : c’est le concret qui compte.