Sociétés urbaines, de Gilles Novarina

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L’ouvrage dirigé par Gilles Novarina, professeur à l’Institut d’urbanisme de Grenoble, porte sur le lien entre économie et société locale. Il s’appuie sur les recherches menées par Arnaldo Bagnasco, professeur de sociologie à l’université de Turin, relatives aux stratégies de planification territoriale.

Commerce International : Vous dirigez un ouvrage sur la recherche dans le domaine de l’économie territoriale. Avez-vous le sentiment d’être entendu des élus et du secteur privé ?
Gilles Novarina : « Les premiers travaux sur l’économie territoriale portaient sur les districts industriels, donc très liés aux activités de production. Depuis, l’économie des agglomérations françaises a profondément changé, avec des activités tournées vers le secteur tertiaire et les technologies. À Grenoble, nous sommes sollicités par Grenoble-Alpes Métropole sur la manière dont les pôles de compétitivité et les activités technologiques s’insèrent ou non dans l’économie locale. Des réflexions similaires, initiées par le ministère français de l’Écologie, sont menées ailleurs (Lille, Lyon, Nantes, Rennes, Strasbourg, Marseille par exemple). Urbanistes, géographes, économistes territoriaux et, dans une moindre mesure, élus locaux, y participent. Les chercheurs ont parfois des demandes émises conjointement par les élus et les acteurs d’un domaine d’activité. Mais à Grenoble, j’observe que les acteurs économiques ont plutôt tendance à se tourner vers les écoles de management plutôt que vers l’université. Ils sont engagés dans des projets parfois complexes et souhaitent des réponses proches de leurs préoccupations immédiates. Les centres de recherche, tels que le nôtre, leur posent des questions qui les dérangent quelque peu, notamment sur le lien entre leur activité et la société, ou sur leur rôle dans le développement économique. »

 

Dans l’un des chapitres, vous revenez sur les travaux d’Arnaldo Bagnasco, spécialiste des districts industriels italiens. La planification stratégique à Turin est-elle le seul exemple réussi de relance de l’économie locale ?
G.N. : « Turin n’est pas la première ville à mettre en place de telles stratégies. Birmingham, Manchester, Barcelone ou encore Bilbao ont été des villes-phares dans ce domaine. Souvent, il s’agit de territoires industriels qui assurent une transition vers une économie plus diversifiée. »

 

Vous mentionnez la nécessaire implication de la société civile dans la planification stratégique, notamment le droit d’intervention en amont des acteurs privés…
G. N. : « Sur Turin, il fallait imaginer un développement futur, après la crise de l’industrie automobile. Le débat a été particulièrement ouvert : les chefs d’entreprises (Andrea Pininfarina a notamment joué un rôle déterminant), les syndicats ouvriers ou encore l’université ont réfléchi, en amont, à une image commune de l’avenir. Parmi les éléments de diversification retenus figure la valorisation de la tradition culinaire du Piémont à travers une série de salons. Cela suppose une façon de travailler particulière, avec la mise en œuvre de toute une série de dispositions techniques incluant, à certaines étapes, le retrait du politique. »

 

Arnaldo Bagnasco s’interroge sur l’émergence de nouvelles formes de recentrage à l’échelle régionale. Quelle place peuvent trouver les régions dans la planification stratégique ?
G. N. : « L’Italie est un pays beaucoup plus régionalisé que la France. Les régions mettent par exemple directement en œuvre les mesures de développement soutenues par l’Union Européenne. Pour Arnaldo Bagnasco, les régions sont encore plus fortes lorsqu’elles s’appuient sur les villes, les districts et tous les autres acteurs locaux utiles au développement économique. Les cas de Turin ou de Bologne l’ont prouvé. Comparée à l’Allemagne, à l’Italie ou à l’Espagne, l’une des caractéristiques de la situation des collectivités locales en France est la faiblesse des régions. Malgré tous les efforts qu’elles ont réalisés, elles manquent nettement de moyens d’action. Il suffit d’observer la réforme de la taxe professionnelle : curieusement, il a été choisi d’avantager les départements sur les régions, malgré la compétence de celles-ci en matière économique. »

 

Arnaldo Bagnasco réfléchit notamment sur le concept de city region (ville-région). N’est-il pas complexe de le concrétiser ?
G. N. : « Cela fonctionne dans les territoires où les grandes villes jouent un rôle prépondérant dans l’imaginaire régional. Personne ne remet en cause le fait que la capitale du Piémont est Turin, que celle de la Lombardie est Milan, même chose pour Venise en Vénétie, Munich en Bavière, Barcelone en Catalogne, etc. Les exemples de villes-régions où l’on observe une bonne coordination entre les différents acteurs du développement économique se situent donc plutôt dans ce type de territoires. En France, le défi à relever est plus difficile, car les mises en concurrence des intervenants multiples sont fréquentes, entre les villes par exemple. Certaines ont du mal à s’inscrire dans une dynamique régionale. »

 

Quelles sont les particularités des 156 districts italiens (1) ?
G.N. : « Ils bénéficient d’une reconnaissance institutionnelle (y compris financière), un peu à l’image des pôles de compétitivité français. Autre caractéristique majeure, ils ont évolué ces dernières années, de façon différente selon les cas. À Prato par exemple, où la spécialité est depuis longtemps le textile et la chaussure, les entreprises se sont heurtées à la concurrence chinoise, extérieure et intérieure, puisque beaucoup de PME ont été rachetées par des acteurs chinois. On dit d’ailleurs souvent que « Prato est la plus grande ville chinoise d’Italie ». L’activité du district a donc perdu toute son essence. D’autres ont créé des filiales en Europe de l’Est. Il semblerait que, dans l’ensemble, les districts italiens aient changé de forme, mais ils tiennent le coup. Ceux qui avaient prédit leur mort se sont trompés. »

 

(1) Chiffre de 2001 (source : Sociétés urbaines et nouvelle économie, chapitre de Claude Courlet).

 

Sociétés urbaines et nouvelle économie
Sous la direction de Gilles Novarina
L’Harmattan (novembre 2010),
186 pages, 12,50 €