Stephen Green, banquier, prêtre et ministre

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©Christian Adnin
Stephen Green, ancien président de HSBC, prend ce mois-ci ses fonctions de secrétaire d’État au Commerce en Grande-Bretagne. L’homme, par ailleurs diacre de l’Église anglicane, s’est prononcé à de nombreuses reprises en faveur d’une moralisation du monde des affaires. Dans un livre paru début novembre en France, Valeur sûre, il confie cette tâche à chacun d’entre nous.

Nommé en septembre dernier secrétaire d’État au Commerce en Grande-Bretagne, un poste laissé vacant depuis l’arrivée au pouvoir, en mai, du nouveau gouvernement dirigé par le conservateur David Cameron, Stephen Green doit prendre ses fonctions ce mois-ci. À 61 ans, cet ancien banquier, qui vient d’abandonner ses fonctions de président de HSBC, la première banque britannique, de président de la BBA (British Bankers’ Association, l’association des banques britanniques), de vice-président de la CBI (Confederation of British Industry, la confédération des patrons britanniques) et de l’ICC (International Chamber of Commerce, la Chambre de commerce internationale), travaillera sous l’égide des ministres du Commerce et des Affaires étrangères. Sa feuille de route a été fixée par le Premier ministre lui-même : « Développer de nouveaux liens commerciaux à l’international, promouvoir les exportations britanniques et inciter les investis- sements étrangers au Royaume-Uni ».

Un banquier atypique, un ministre bénévole
Diplômé d’Oxford et du Massachusetts Institute of Technology (MIT), Stephen Green a débuté sa carrière au sein du cabinet de conseil McKinsey, où il a effectué des missions en Europe et en Amérique du Nord, mais aussi au Moyen-Orient. Entré chez HSBC en 1982, il en a gravi les échelons jusqu’à devenir directeur général de la banque en 2003, puis président de son conseil d’administration en 2006. Il a notamment participé au développement de HSBC en Chine et en Inde – des pays avec lesquels la Grande-Bretagne souhaite accroître ses échanges commerciaux. Surtout, il a permis à HSBC de traverser la crise financière sans faire appel aux fonds publics. Après plus de sept années à la tête de la banque, il laisse en effet une entreprise en grande forme : au premier semestre 2010, le bénéfice net de HSBC avait doublé par rapport à la même période de 2009, et son produit net bancaire avait augmenté de près de 35 %…
Diacre de l’Église anglicane – il prêche plusieurs fois par an dans une église londonienne –, Stephen Green a, en toute logi- que, souvent placé la religion au centre de ses décisions. Durant la crise financière de 2008-2009, il s’est prononcé à de nombreuses reprises en faveur d’une moralisation du monde des affaires et d’un renforcement de l’éthique, et s’est également élevé contre les rémunérations excessives – bonus, mais aussi salaires – pratiquées à la City. Il a souhaité donner l’exemple en renonçant à ses propres bonus – Downing Street a de même annoncé, dès septembre, que le nouveau secrétaire d’État au Commerce ne serait pas rémunéré pour son travail au sein du gouvernement. Et il est admis qu’il reverse lui-même une part substantielle de ses revenus à des œuvres de charité… Toutefois, malgré ces prises de position personnelles, l’institution que présidait Stephen Green n’est pas exempte de tout reproche : au titre de l’année 2009, cinq collaborateurs de HSBC se sont partagé 38 millions de livres sterling, soit 45 millions d’euros de bonus…
Dans son dernier livre, Valeur sûre. Réflexions sur l’argent et la morale dans un monde incertain (Good Value: Reflections on Money, Morality and an Uncertain World), paru en février 2010 outre-Manche et en octobre dernier en France, Stephen Green aborde la question de la perte de confiance dans le capitalisme et de la capacité du marché à favoriser le développement économique et social à la suite de la pire crise qu’ait connue le monde depuis la Grande Récession des années 1930. Toutefois, l’ouvrage n’aborde aucune des questions techniques soulevées par le krach
financier – supervision régulatoire, gestion des risques pour les institutions bancaires, changement des règles comptables, réforme du rôle des agences de notation…

Philosophe et érudit
Valeur sûre se veut plutôt un livre d’exploration avec une première partie consacrée à l’histoire de l’économie mondiale, de la mondialisation et de l’urbanisation afin de contextualiser les sources profondes du désastre. En effet, pour Stephen Green, la crise ne commence pas avec les abus des banques, mais avec la mondialisation et un manque d’équilibre devenu de plus en plus important ces dernières années en raison du déplacement du centre de gravité du monde de l’ouest vers l’est.
L’auteur émet trois hypothèses qui ne sauraient se discuter : la mondialisation et l’urbanisation sont intrinsèques à la nature humaine et vont s’accélérer ; il n’existe aucune alternative au marché et au capitalisme comme moteur du développement économique et social (même si le marché peut être immoral) ; le défi posé par la crise financière concerne tout le monde (et pas seulement les banquiers).
La deuxième partie de l’ouvrage aborde des questions plus philosophiques, voire spirituelles, comme les ambiguïtés entre l’argent et la morale, entre le développement et le bien-être. Si Stephen Green souligne la tendance matérialiste de la nature humaine, qui se traduit par un sacrifice des objectifs à long terme au profit de ceux à court terme, il estime cependant qu’éthique et retour sur investissement pour l’actionnaire ne sont pas incompatibles. D’une manière plus générale, l’auteur invite chacun à s’interroger sur le fait que la satisfaction des besoins ne semble pas toujours s’accompagner d’une satisfaction spirituelle : « Nous devons être capables de répondre aux questions suivantes : Quelle est la valeur de ce que je fais ? Cela met-il en jeu mes dons et mes intérêts ? Est-ce que cela me stimule, me permet de donner le meilleur de moi-même, me défie, m’instruit ? Parce que, si ce n’est pas le cas, pourquoi au juste est-ce que je le fais ? »

Pour une attitude responsable et l’engagement de chacun
Premier visé : le chef d’entreprise, qui se doit d’adopter des valeurs et, notamment, de placer la responsabilité et la durabilité au cœur de son projet. « La responsabilité sociale de l’entreprise ne revient pas simplement à soutenir la communauté, sa durabilité ne revient pas seulement à gérer son empreinte carbone. Il s’agit en réalité de ses objectifs stratégiques, il s’agit de la raison d’être de l’entreprise elle-même. Cela entre-t-il en conflit avec la tâche de maximiser la valeur qui revient à l’actionnaire ? Uniquement si cet objectif est conçu comme un projet à court terme. Mais il n’entre pas dans les responsabilités d’un conseil d’administration de se focaliser sur le court terme. » Et, plus loin : « L’entreprise doit être capable de demander et d’apporter une réponse satisfaisante à la question : comment les affaires que nous faisons contribuent-elles au bien commun ? »
Présenté comme la réflexion d’un banquier sur les ambiguïtés de l’argent et de la morale, Valeur sûre se révèle plutôt l’intro-spection d’un homme d’Église sur notre monde. Si le livre pose de bonnes questions et présente une analyse historique très riche (et enrichissante), il veille à ne désigner aucun responsable de la crise et à ne livrer aucun indice sur les manières concrètes d’éviter un nouveau désastre. Tout juste porte-t-il l’espoir d’un monde meilleur, comme en témoignent les dernières lignes : « Nous ne voyons pas clairement la direction ni le but, mais nous pouvons espérer que nous sommes en marche et que nous avançons : il n’y a pas d’autre attitude responsable possible dans le grand bazar du monde. »