Taxe carbone en Indonésie: méfiance des industriels et des ONG

102

taxecarboneIndonésie_avril10

Les industriels indonésiens ont accueilli la nouvelle avec surprise. Le chef de la délégation indonésienne au sommet de Copenhague en décembre, Rachmat Witoelar, a évoqué l’application prochaine d’une taxe carbone. Il s’est dit optimiste quant à son adoption avant 2014, c’est-à-dire avant la fin du mandat du gouvernement actuel. « Cette taxe serait fixée autour de 80 000 roupies (environ 8,50 US dollars, sois 6 euros) par tonne de CO2, avec une augmentation de 5 % par an jusqu’en l’année 2020 », détaille l’ancien ministre de l’Environnement.

 

Un « papier vert » sur le changement climatique, publié par le ministère indonésien des Finances, avance que cette taxe permettrait à elle seule de réduire les émissions de gaz de 10 % avant 2020. Les recettes fiscales, estimées à quelque 10 milliards de dollars (environ 7 milliards d’euros), seraient utilisées à la « lutte contre la pauvreté », poursuit le document sans plus de précision.

 

Cette mesure cible d’abord les industries les plus polluantes, responsables de la combustion d’énergies fossiles ; mais Rachmat Witoelar prévient qu’elle s’appliquera également à l’industrie de l’huile de palme, dont l’Indonésie est le premier pays producteur. Ce secteur, qui fait vivre plus de 3 millions de personnes dans l’archipel, est régulièrement accusé par les écologistes de part-iciper à la déforestation. « Cette annonce est prématurée, nous n’avons même pas été consultés, regrette Joko Supriyono, le directeur de l’Association indonésienne des producteurs d’huile de palme (GAPKI). C’est incompréhensible, c’est aux pays développés de faire des efforts. » Cette opinion est partagée par la plupart des Indonésiens.

 

Tom Uno, un professionnel du développement et du changement climatique, estime que cette mesure va trop loin : « La moitié de la population indonésienne vit toujours avec moins de 2 dollars par jour. Je n’imagine pas le parlement voter une taxe aussi impopulaire et qui devra être drastique si elle veut atteindre ses objectifs. » Alexandre Borde, directeur de Carbonium, une société de conseil spécialisée sur le marché du carbone, estime pour sa part que cette taxe est aujourd’hui trop faible : « à 8,50 dollars la tonne, son efficacité risque d’être limitée au regard des objectifs de réduction de l’Indonésie. Mais l’approche graduelle de cette proposition est intelligente. »

 

L’Indonésie est le premier pays en développement à s’être engagé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre : – 26 % d’ici 2020, voire – 41 % en cas d’aide internationale. Cette taxe carbone donne une nouvelle fois au pays une image de précurseur dans la région. Pourtant, les ONG restent prudentes. « C’est mieux que rien, mais cette taxe n’est pas suffisante. Si l’on veut réduire les émissions de gaz en Indonésie, il faut d’abord imposer d’urgence un moratoire sur la protection des forêts », juge Hikmat Surianpanuwijaya, l’un des porte-paroles de Greenpeace à Jakarta. Pour la Banque mondiale, l’Indonésie doit en grande partie sa position de 3e pays émetteur de CO2 à la déforestation et au drainage des tourbes, qui relâchent de méga-réserves de carbone dans l’atmosphère (1).

 

Aujourd’hui, l’archipel a déjà perdu 72 % de ses forêts et l’abattage, légal ou non, se poursuit à un rythme inquiétant. L’Indonésie a-t-elle multiplié les effets d’annonce à Copenhague pour l’image, comme le suggèrent certains ? Teguh Surya, l’un des responsables du forum indonésien pour l’Environnement (Walhi), le laisse entendre : « À Copenhague, le président indonésien ne s’est pas engagé à protéger les forêts, donc il n’est pas sérieux lorsqu’il parle de réduire nos émissions de CO2 ». Le gouvernement aurait aussi lancé un programme « massif » de reboisement : 500 000 hectares de forêts seront plantés chaque année… Mais la déforestation en détruit 1,1 million par an.

 

(1) Selon un rapport de la Banque mondiale (2007).